Youssef Chahine : " On ne fait pas un film pour le cacher chez soi."
Introduction
Le plus célèbres des cinéastes égyptiens racontait, lors de la sortie du Destin, les démêlés de son film précédent, L'Emigré, avec les censeurs de tout poil. Ce qui déclencha la réalisation d'un vieux rêvel : faire enfin "un film sur l'âge d'or de l'Islam, l'Islam andalou, l'Islam réel de la tolérance..."
Article
Que s'est-il passé exactement, avec ton dernier film, L'Emigré ?
La censure a autorisé le film. Il a fait neuf cent mille entrées en neuf semaines. Puis il a été interdit. Un avocat a fait un procès en disant qu'on n'avait pas le droit de représenter un prophète au cinéma. Ce n'est pas drôle de travailler pendant deux ans pour se voir interdire un film. C'est humiliant. Sans le soutien de la France, je n'aurais pas eu de quoi faire Le Destin. Et surtout, on ne fait pas un film pour le cacher chez soi.
En même temps, des périodes difficiles, des périodes troubles comme ça, en général je sais en profiter. Le mot n'est pas très beau, mais quand même : aujourd'hui je sais ce que c'est qu'un autodafé, une dérive vers l'intolérance. J'ai voulu mettre tout ça en scène et j'ai repensé à un vieux rêve, qui était de faire un film sur l'âge d'or de l'Islam, l'Islam andalou, l'Islam réel de la tolérance.
Quelle est l'origine de ton intérêt pour l'Andalousie arabe ?
Cela remonte à 1950. J'avais 24 ans, je me suis présenté au Festival de Venise avec les bobines de mon second film, Le Fils du Nil, comme ça, sans invitation. A l'époque les festivals étaient moins courus qu'aujourd'hui. On m'a accordé une projection à 10 heures du matin. A cette heure-là, tout le monde était à la plage. J'ai attendu dans le café en face de la salle. J'ai vu deux spectateurs entrer. Puis quatre. C'est tout. Dans une salle de deux mille places. Puis trois égyptiens sont venus. Ça faisait sept. C'était atroce. Un désastre. Et puis il y a eu un miracle : un orage, comme on n'en voit jamais à Venise. Et les gens se sont précipités dans la salle, en costume de bain. J'étais aux nues. C'était incroyable.
Le soir on est allé dans une sorte de boîte, avec trois ou quatre amis égyptiens, dont un chanteur. A la fin de la soirée, l'orchestre a fait le tour des deux ou trois tables qui restaient. Quand ils se sont approchés de nous, j'ai dit à notre ami chanteur, tu n'as pas envie de faire la mélopée arabe ? Tu es chanteur, chante ! Il s'est mis à chanter, l'orchestre a attrapé le rythme. C'était pour moi la naissance du flamenco.
Alors quand ils ont interdit L'Emigré, j'ai repensé à l'Andalousie, à cette musique, à cette époque tolérante quand les musulmans, les chrétiens et les juifs vivaient ensemble, comme dans l'Alexandrie de mon enfance.
Je me suis mis à lire tout ce que je trouvais sur Averroes, un grand philosophe du douzième siècle dont les oeuvres ont été interdites. Son histoire ressemblait à celle que je venais de vivre. Je me suis dit qu'à travers elle je pourrais raconter le combat contre l'intolérance, contre les sectes.
Connaissant l'histoire de l'interdiction de ton dernier film, on a l'impression qu'avec Le destin tu réponds aux intégristes et au gouvernement. Est-ce que le film te met en danger ?
Ça n'a pas d'importance. C'est ma fonction. Si je me souciais du danger, je ne ferai jamais rien. Je me dois aux autres.On ne se lance pas dans un film par caprice. Il doit y avoir une raison, une chose qui déclenche en toi l'envie de filmer. Le Destin est un film politique. Pourtant on se croirait dans un western. Je vais te mettre sur une meilleure piste. Quand j'ai voulu faire ce film, j'ai relu Dumas et j'ai trouvé que Dumas racontait excessivement bien, avec beaucoup de divertissement, un sujet très sérieux.
Le mot «entertainment» est très important. Je ne vais pas au cinéma entendre un cours. Dans un cours on entend des mots comme ontologie ou eschatologie et on ne comprend plus rien. Je n'aime pas que les gens s'ennuient. Les choses doivent aller vite. C'est mon rythme. Je parle vite, je pleure vite, je danse vite.
Tu as appris à faire des films à Hollywood. C'est là que tu as pris ton goût pour la comédie musicale, pour «l'entertainment» ?
Mon plus grand professeur, ce n'était pas un américain, c'était Julien Duvivier. Il a fait la plus belle comédie musicale, un merveilleux film sur la vie de Johann Strauss. C'est un des messieurs qui a le mieux su manier la caméra dans une comédie musicale. Ça ne veut pas dire que je n'aime pas Stanley Donen. J'adore. «Busby Berkeley». Formidable. On ne peut pas être plus décadent, plus fou... Ce sont des gens que j'adore. Mais le «musical» a commencé chez les français.
Peut-on appeler Le Destin une comédie musicale ?
Dans une seule journée, je pleure, je ris, je danse, je chante, parfois je suis dans un cachot. Un film doit contenir tout ça. Ce qui compte, c'est d'avoir un élan pour donner un style. Une des choses qui me font mal c'est quand les intégristes veulent interdire aux artistes de danser, de chanter. C'est très très grave. C'est excessivement grave.
C'est pour ça que tu as trouvé le personnage de Marwvan, le poète ivre ?
Oui. On entend tout le temps rire dans les rues du Caire. En Occident, les gens deviennent un peu trop sérieux. Bien qu'il y ait de quoi. Je crois que vous êtes dans une situation encore pire que la nôtre. Beaucoup de gens confondent technologie et civilisation. Chez nous, les gens sont excessivement civilisés. Ils n'ont rien, mais le peu qu'ils ont, ils vous le donnent avec grand plaisir.
Penses-tu que ton film sera vu de la même manière par un spectateur occidental et un spectateur oriental ?
On cherche toujours à faire un film pour tout le monde. C'est très bête de dire je vais faire un film pour ma belle-mère. Elle dira toujours que c'est merveilleux. On essaie d'être universel. Ça ne m'intéresse pas de faire du folklore. Ça ne m'intéresse pas non plus simplement d'amuser les gens.
On ne fait pas un film pour ne rien dire. Mieux vaudrait vendre du haschisch, ce qui n'a aucun intérêt. Alors oui, ce film est une comédie, c'est un western, c'est Dumas, c'est ce qu'on veut, mais il appelle à la résistance. Comme dit Averroes, il est préférable de mourir dans son lit entouré de femmes qui pleurent, mais on n'a pas le droit d'avoir peur. Si on a peur, on ne fait plus rien.
Quel est le sens du dernier geste d'Averroes, lorsqu'il ramasse un dernier livre échappé aux flammes et le lance avec les autres dans le feu ?
Ce geste veut dire, «la pensée a des ailes, nul ne peut empêcher son envol». Tu vas me bousiller ? D'accord. Mais les gens qui ont été mes élèves pendant des années ? Les gens avec qui je travaille ? Les acteurs ? Les directeurs de la photo ? J'ai toujours donné l'occasion à des jeunes de travailler. Dans ce film il y a six jeunes acteurs devant la caméra pour la première fois. Le directeur de production a vingt-sept ans. L'assistant a vingt-sept ans. Le décorateur a vingt-sept ans. La moyenne d'âge était de trente-deux ans et ça c'est en me comptant moi.
Qu'a fait l'actrice qui joue la gitane ?
C'est une grande vedette. Elle est musulmane, peut-être de mère grecque, une bâtarde comme moi. Le jeune Abdallah, il est bien. C'est la première fois qu'il joue.
Les comédiens sont formidables.
Il y a des acteurs qu'il faut désinfecter de toutes les mauvaises habitudes qti'ils ontprises au théâtre, au cinéma commercial ou à la télé, surtout les plus âgés. Il faut les suivre de près, leur apprendre à ne pas tricher, à ne pas être simplement techniques. Parmi les jeunes, il y en a qui sont transparents, il faut utiliser leur spontanéité, sans devenir trop Stanislavski. Le petit qui joue Abdallah est comme ça. J'avais un jeune acteur que j'aimais beaucoup, dans Le Sixième jour, qui était comme ça aussi. Il est devenu intégriste. J'en ai beaucoup souffert.
Si un jeune acteur a une certaine personnalité, la fonction du metteur en scène est de la faire éclater au bon moment. Je vois s'ils ont la capacité de se concentrer et s'ils ont quelque chose à l'intérieur, si leurs yeux sont transparents. Il y a des gens qui mentent tellement qu'ils ne peuvent rien donner, même si ce sont les meilleurs acteurs du monde. Une certaine transparence est nécessaire chez l'acteur, une certaine timidité et beaucoup, beaucoup d'humilité. Dès que tu te prends pour le bon Dieu, tu deviens chiant, c'est insupportable.
Pourquoi as-tu choisi de tourner au Liban ou en Syrie ?
J'ai été en Andalousie. Les décors étaient merveilleux. Mais il y a un milliard de touristes. En dehors des monuments, les villes ne ressemblent plus du tout à l'Andalousie d'autrefois. Ce qui ressemble le plus à l'Andalousie, c'est la Syrie et le Liban. Les autorités ont été extraordinaires avec moi. Ils m'ont donné tout. Travailler avec ces gens-là, c'est un rêve pour un metteur en scène. Walid Jumblatt, le chef druze, m'a donné un énorme palais. Il m'a dit, «Faites ce que vous voulez».
Comment se fait-il qu'un film qui est un combat pour la liberté d'expression commence avec les noms de trois ministres syriens ?
Qui te dit que les ministres syriens ne veulent pas la liberté d'expression ? L'image qu'on a du Moyen Orient est fausse. Ce sont des gens civilisés. Vous, vous ne l'êtes pas. L'Occident a encore quelques années à vivre avant que les gens aient des rapports civilisés. J'ai eu des problèmes avec tous les régimes, tous, mais quand ils voient que j'aime mon travail, ils me laissent faire. Pour Le Destin, dans aucun pays on m'a demandé le scénario.Tous m'ont dit, viens chez nous. Ils m'ont donné des choses inouïes... des villages entiers, des musées, au Liban l'armée... Je ne peux pas faire de la «production value» avec du carton pâte.
Le prologue, où l'on voit des français brûler des livres, va dans ce sens-la ? C'est une critique de l'intolérance occidentale ? Des sectes en Occident ?
Oui. Vous avez oublié votre histoire. Comme je l'ai dit dans un de mes films précédents, quand mes ancêtres construisaient les pyramides, ta grand-mère mangeait le bras de ton grand-père. Les mathématiques, l'algèbre, l'astronomie, la cartographie viennent de chez les arabes. Maintenant on nous traite de singes. Vous avez tort. Vous n'étiez pas très sympathiques il y a quelques siècles. Même s'il y avait aussi chez vous quelques personnes éclairées et persécutées. Et encore aujourd'hui, les tortures, les mensonges, les différences ethniques, ce n'est pas joli. Il faut en parler.
C'est pour ça que mon film touche les gens. Il soulève des questions excessivement graves. Avant c'était les rois et les empereurs qui excluaient les gens. Maintenant, c'est l'économie. Quand vous avez besoin des arabes, vous vous jetez à leur pieds. Quand vous n'avez plus besoin d'eux, vous leur dites, «vous n'êtes pas chez vous ici».
Il est temps d'analyser ces questions. Si je peux le faire dans un film où il y a de la musique, c'est bien, c'est la force du cinéma. Le cinéma n'est pas qu'une distraction. Il ne doit pas faire perdre leur temps aux gens.
Comment définis-tu ta mise en scène ?
Le cinéma est une langue visuelle, une syntaxe. On ne peut pas dire : je fais tout mon film en plans séquences. C'est la scène même qui détermine le découpage. On ne décide pas de son style. Tout ce qu'on peut décider, pendant l'écriture, c'est que chaque scène découle d'une prémisse de base. Ensuite, il y a technique dramaturgique. On se moque en Europe des Américains mais ils écrivent des scénarios excessivement bien ficelés, d'après les règles d'Aristote. J'ai appris ce langage très très jeune, chez les Américains, quand j'étais à la Pasadena Playhouse. J'avais un professeur extraordinaire, Richard O'Connor, qui était génial. Il nous a donné les bases de la mise en scène : l'image, la juxtaposition, la composition, la mise en image, le mouvement imposé ou naturel... Et puis, on ne peut pas faire de la mise en scène sans prise de position politique. Quelqu'un qui pète au Zaïre peut influencer ce qui m'arrive. Shakespeare m'appartient autant qu'à toi. Jeanne d'Arc aussi. Ce sont des points de vue tranchés.
Quand est-ce que lu utilises le zoom ?
Quand je n'ai pas assez de temps. Je ne l'emploie pas très souvent. Je l'ai employé dans la scène tournée dans le Languedoc, mais parce qu'elle s'y prêtait. Sinon je m'en sers souvent sur les chariots, en fin de travelling et alors c'est un recadrage, pour arriver au meilleur cadre de fin. Ça ne se remarque d'ailleurs pas.
Tu as fait du théâtre ?
Pas jusqu'à l'âge de 65 ans. Puis j'ai monté «Caligula» de Camus à la Comédie Française, grâce à Jacques Lassalle.
Les femmes sont très fortes dans ton cinéma.
Je n'accepte pas la frontière que dessinent certaines religions entre femmes et hommes, y compris la religion catholique. Ma femme et moi, on a trente-huit ans de mariage. Si on n'était pas devenu des amis, on se serait séparés. Au cinéma on est antiféministe. On dit que la femme est différente. Mais ce n'est pas vrai.
Dans Le Destin, Averroes et sa femme, Marwan le poète et sa femme, sont des couples modèles. La femme et l'homme sont égaux. Ils se soutiennent. Aujourd'hui, on force les femmes à se voiler derrière leurs ordinateurs. Alors je dis «Attention». C'est l'arrivée des sectes. C'est le lavage de cerveau.
Ça n'a pas choqué, en Egypte, que tu montres les femmes comme ça ? Sur un pied d'égalité ?
Mon public n'arrête pas de grandir. Comment cela se fait-il ? Je suis âgé. On pourrait me rejeter. Si les gens ne me rejettent pas, c'est qu'ils se reconnaissent dans ce que je montre. En 1967, les premières personnes à descendre dans la rue, pour refuser la défaite, ont été les femmes. Alors les gens voient dans mes films des femmes libres et fortes et ils s'y retrouvent.











