Youssef Chahine : " J'ai toujours lutté contre la maladie du pouvoir "
Introduction
Cinéaste humaniste, Youssef Chahine veut résister, avec des films populaires, à toutes les formes de pouvoir abusifs. "Le Chaos", son ultime film, co-réalisé avec Khaled Youssef, témoigne de sa virulence mais parce que dit-il, "quand la censure coupe une partie de mon film, elle coupe une partie de mon corps."
Article
Vous avez souvent pris position pour dénoncer la censure et l’intégrisme. Dans Le Chaos, vous dressez un portrait sans concession de l’Egypte contemporaine...Quand la censure me dit de couper, je ne peux pas couper. Tout le film est basé sur ce qu’on appelle en français un concept. Quel est le concept de base du film ? En écrivant, je me demande toujours quel est le concept. Est-ce que cette scène est en rapport avec le concept ou est-ce que j’écris n’importe quoi. Le film est assez violent contre le pouvoir. Et quelque soient les coupes, chaque scène fait partie du concept de base. Si je refuse les coupes, la censure a les moyens d’arrêter totalement le film. Quand la censure me coupe une partie de mon film, j’ai l’impression qu’on me coupe une partie de mon corps. La censure fait des choses hors la loi qui vont à l’encontre de la liberté d’expression. Parce qu’il y a des gens qu’on emmerde, souvent des écrivains. Il y a toujours la maladie du pouvoir. C’est une maladie. Il y a toujours des milices, la première milice étant les CRS. J’analyse comment les gens qui arrivent au pouvoir, ça leur monte à la tête. Même les acteurs, dès qu’ils ont tourné quelques pubs et qu’ils deviennent un peu connus. C’est exactement ce contre quoi je résiste. Ça touche aussi les gens du parlement, les ministres, et c’est très grave. Je suis toujours très violent contre le pouvoir, je ne mâche pas mes mots, je dis les choses directement. Je n’ai pas peur du pouvoir et ils n’arrivent pas à me faire dérailler. Ça m’emmerde mais ça ne m’arrête pas. C’est un besoin. Pouvez- vous nous parler de votre collaboration avec Khaled Youssef ? J’étais très malade à un certain moment, et j’ai une confiance totale en Khaled, parce qu’il fait beaucoup d’efforts pour suivre mon style. Khaled, c’est le plus intelligent. Il a su saisir l’occasion de travailler avec moi. Notre collaboration commence dès le scénario. Bien sûr, il a son caractère mais il a su tourner des scènes comme je les ai voulues. Khaled le fait magnifiquement bien : on ne peut pas savoir si cette scène, c’est une de Khaled ou une des miennes. Mais dans ses films, on ne retrouve pas mon influence ... à part le côté technique et la beauté de l’image. Il a la technique, mais le souffle est un peu différent. Nous sommes deux personnages différents, lui et moi, et c’est un miracle qu’il arrive à avoir une telle aisance lorsqu’il travaille sur mes films. Les femmes sont des personnages très forts dans vos films. au-delà de leurs défaillances personnelles, on sent toute l’affection que vous leur portez... Le cinéma égyptien a commencé avec les femmes: Asia, Bahiga Hafez, etc... Ce sont elles qui ont créé le cinéma et elles ont continué. J’ai collaboré avec plusieurs d’entre elles : Mary Queeny sur Ibn El Nil (Le fils du Nil) et Asia sur Salah El Din (Saladin). Bahiga Hafez m’a appris qu’un film ne meurt pas. C’est en collaborant à la restauration de ses films que j’ai compris que le film est une matière vivante. C’est ça la magie du cinéma. Vous êtes un cinéaste humaniste...Pour moi, l’Homme est bon à la base. Si tu ne prends pas cette base en compte, tu détournes tout ce que tu es en train de faire. Alors je marche toujours sur les pas de Gogol. J’aime l’être humain. Mais ça ne veut pas dire que je ne dois pas montrer ses faiblesses, par exemple. Si tout d’un coup il se prend pour Dieu, alors là on devrait le tuer ... On dit qu’un créateur doit tuer le père pour pouvoir créer, parce que le père représente le pouvoir duquel on doit s’arracher. Tous ceux qui disent qu’il faut tuer le père, la mère, la grand-mère sont des faibles. Moi je n’ai pas eu besoin de faire ça, parce que mon père c’était le brave homme, celui de Gogol qui disait que la bonté, c’est la plus grand force. J’ai été imprégné de cette idée dès l’enfance. Vous reprenez le thème de l’amour impossible (déjà présent par exemple dans Gare centrale) mais le film se termine bien ! Etes- vous quelqu’un d’optimiste? Oui, la vie réelle est comme ça. Ce ne sont pas seulement les femmes, c’est toute la société qui rejette l’amour. Je me suis toujours senti rejeté. Jamais je ne me sentais bien, je me sentais très laid. C’est plutôt maintenant, depuis que j’ai mûri, que je commence à me sentir bien dans ma peau. La sagesse est une force extraordinaire parce qu’elle rend ton rapport avec l’autre meilleur. Au lieu de regarder les défauts des autres, je regarde les choses positives. Alors je n’ai pas honte de dire que la présence des autres dans ma vie est quelque chose d’essentiel. Je suis très optimiste, puisque je pense continuer à faire des films à mon âge, à 81 ans. C’est aussi grâce à Gaby, mon neveu, qui me pose toujours la question : ‘’Tu es heureux maintenant, oui ou non?’’. Je n’ai jamais été déçu par le cinéma.











