Youssef Chahine : « Celui qui enseigne ne meurt jamais »
Introduction
Entretien avec le réalisateur qui a longtemps enseigné le cinéma aux Etats-Unis ("Mon cœur était ouvert à mes 600 élèves, dont la plupart aujourd'hui ont dépassé les quarante ans. Ils sont maintenant des professionnels, la plupart pères de familles nombreuses et tous m'appellent toujours « Joe ». C'est ça, l'immortalité.") et dit sa colère face au nouveau visage de l'Amérique ("Comparez l'élégance de Gene Kelly et Fred Astaire avec la bestialité de Stallone, Bruce Willis et Schwarzenegger")
Article
Après Alexandrie pourquoi ?, La Mémoire et Alexandrie encore et toujours, vous revenez encore une fois sur votre passé avec Alexandrie... New york. Cette fois, Yehia, votre double, a 19 ans. Pourquoi avoir choisi de revisiter cette période de votre vie ? Que représentait alors le « Rêve américain » ?
Le « Rêve américain » coïncide à peu près avec le rêve de ma vie. A 9 ans, ma grand-mère m'a emmené dans un minable théâtre de quartier : une trentaine de chaises branlantes en osier et un petit écran sur lequel des magiciens projetaient des ombres chinoises ( en grec « Fasouli »). D'un coup, ce fut le coup de foudre... C'est là que la décision de les imiter et d'envoûter le public s'est emparée de moi. Cela a été suivi d'un nombre incalculable de musicaux, français d'abord..., Henri Garat... Lilian Harvey... ensuite, dès la Seconde guerre mondiale des « musicals » américains, car en ce temps l'Europe était écartelée. Mais c'est certainement La Grande Valse de Julien Duvivier, que j'ai vu quarante fois, qui a mis le point final à ma décision. Depuis, c'est parti, et ça n'en finit pas encore de partir.
Encore aujourd'hui, tourner à New York était-il un rêve pour vous ?
En tournant à New York j'étais heureux. Mais j'étais surtout obnubilé par les personnages que je filmais, bien plus que par le lieu. Ce lieu a fini par m'appartenir, mais je ne lui appartenais pas, n'ayant jamais eu l'intention de tourner aux Etats-Unis, malgré mon grand amour pour eux, pour mon Institut en Californie, et surtout mes profs et mes collègues... et l'Irlandaise Ginger.
Ce qui caractérise ce film et votre cinéma en particulier, c'est de passer d'une scène mélodramatique à une scène chantée et dansée. Ce passage d'une variété à une autre, semble non seulement caractériser votre cinéma mais aussi votre quotidien et votre travail ? Passer d'un état à un autre en une même journée ? un peu comme quand on est amoureux ?
Imaginez dix acteurs arrivant au studio chacun dans un état différent. L'un vient d'être « pantouflé » par sa fougueuse moitié, celle qui joue le personnage d'une vierge pure arrive titubante en vous envoyant des relents d'alcool et les huit autres sont chacun plongés dans leurs soucis. Emmerdé avec celui-ci... Enchanté avec l'autre, déprimé avec les problèmes des huit autres. Certes ! Alors, je passe chaque minute d'un « mood » à l'autre. Mais puisque je suis le meneur du jeu, je suis obligé – aussi en quelques secondes – de faire des acrobaties pour les homogénéiser, les accorder pour qu'ils puissent vivre, non dans leur peau mais dans celle de leur personnage. Il n'y a pas de quoi devenir schizophrène dix fois, non ?
Ce film donne envie d'être amoureux. Comme le demande Yehia dans votre film, l'amour et la politique sont-ils incompatibles ?
A mon avis, certainement pas, je considère que même un baiser est un acte politique. Autour de vous, l'ambiance doit certainement être sereine, libre, inaltérée par les autres qui doivent être obligatoirement démocratiques, tolérants et compréhensifs. Tolérant, démocratique, serein, n'est-ce pas la responsabilité des politiques ? Si une fille voilée embrasse son barbu dans la rue, est-ce là une raison de les flageller ? Sous certains régimes... c'est oui.
Vous semblez vous amuser à mélanger fiction et réalité dans vos films. Pourquoi dans Alexandrie... New York, faites-vous jouer les Américains par des acteurs égyptiens dont Yousra et pourquoi les faites-vous parler arabe ?
Il n'y a que la musique qui n'a pas de frontières. Malheureusement, tout le monde n'est pas mélomane ou polyglotte. Effacez toutes les frontières, unifiez le monde entier avec une langue unique, désincarcérez tous ceux qui sont emprisonnés dans une seule langue ou pour mieux faire, inventez-vous quinze Marcel Marceau, alors on pourra passer notre message aux autres.
Pourquoi avoir choisi la relation entre un père et son fils pour représenter et symboliser ce problème de communication entre les hommes, entre les peuples, ce rapport à l'autre, un des sujets central du film ?
Y a-t-il un bien plus précieux à transmettre à sa progéniture que ses gènes ? Pour des raisons personnelles, je n'ai pas eu d'enfant, peut-être est-ce pour cela que j'ai été professeur, pour en avoir 600. Un proverbe arabe dit : « Celui qui procrée ne meurt jamais ». Moi, je dis : « Celui qui enseigne ne meurt jamais ». Alors j'ai enseigné, et mon cœur était ouvert à mes 600 élèves, dont la plupart aujourd'hui ont dépassé les quarante ans. Ils sont maintenant des professionnels, la plupart pères de familles nombreuses et tous m'appellent toujours « Joe ». C'est ça, l'immortalité.
Votre film est aussi un hymne à la création artistique. Tout est reconstruction du passé pour accéder à une certaine vérité. C'est une sorte d'opération à cœur ouvert ?
Certainement !
Le titre provisoire du film était « La Colère » puis « La Rage au cœur ». Au delà de l'histoire d'amour, il signifiait une certaine colère envers l'Amérique ?
Jamais je n'aurais cru qu'en soixante ans l'Amérique aurait pu se transformer à ce point, passer d'un pays exemplaire où tout le monde parlait de «constitution», de «démocratie», de «droits de l'homme», à un pays brutal, impérialiste, avec une majorité d'obèses et de non-fumeurs. Comparez l'élégance de Gene Kelly et Fred Astaire avec la bestialité de Stallone, Bruce Willis et Schwarzenegger, vous aurez une réponse plus rapide.

