Réalisateur ou filmeur ?
Introduction
Les films d’Alain Cavalier sont devenus de plus en plus nus, de plus en plus intimes et de plus en plus précieux pour ceux qui vont au cinéma moins pour se fuir que pour s’y trouver. Depuis une dizaine d’années, Alain Cavalier a, d’une certaine façon, réenvisagé tous les précédents films du « réalisateur-cinéaste » pour les passer au nouveau filtre du « filmeur ». Le travail ("Portraits"), la violence et la mort ("Libera me"), l’amour ("La Rencontre"), l’entourage ("Vies"), la volonté de se réinventer ("René")… Les mêmes obsessions, avec d’autres images, d’autres rythmes, et un nouveau rapport au spectateur.
Article
Est-ce que l’on dit cela, filmeur ? Réalisateur, oui, et Alain Cavalier l’a été, au début de sa carrière, dans les années soixante, enchaînant différents projets, plus ou moins personnels (de l’évocation de la guerre d’Algérie –en 1961 ! avec Le Combat dans l’île, puis L’Insoumis- aux fêlures amoureuses des grands bourgeois, avec l’adaptation d’un roman de Françoise Sagan La Chamade). Il filme alors, avec une même élégance sensuelle, un cambriolage (Mise à sac) et les stars du moment : Romy Schneider, Alain Delon, Catherine Deneuve… Cinéaste, il le fut assurément, au sens que lui accorde la critique lorsqu’un réalisateur laisse son empreinte, unique, à une œuvre aussi diverse soit-elle. Celle d’Alain Cavalier se résumerait peut-être en une étrange question : dans quel reflet du monde vais-je apercevoir mon visage ? Peu à peu, c’est moins le sujet de ses films – la guerre, l’argent, la relation amoureuse…- qui donne forme au cinéma de Cavalier que leur formulation. Dans Thèrèse (1986), l’un de ses plus grands succès, il évoque la vie cloîtrée de Sainte Thèrèse de Lisieux en supprimant les murs : à l’image, un trucage nuance ainsi les fonds sur lesquels se détachent les corps et les gestes, leur accordant une poésie nouvelle. Rien de plus simple et banal, pourtant, qu’une religieuse qui prie, ou va préparer le repas. Mais l’abstraction suggérée par la façon de filmer rend au quotidien son essence : c’est dans la réalisation d’un acte que s’exprime le plus profondément une pensée. Dans la façon de serrer une main, de caresser un visage, d’attacher les mots avec de l’encre sur un papier… Comme on lie des images. De moins en moins réalisateur, toujours cinéaste, Alain Cavalier s’établit filmeur. A-t-il baissé d’un cran la garde –filmeur, tout le monde ne l’est-il pas depuis que le super 8 et la video se sont répandus ?- qu’Alain Cavalier place alors la barre de son exigence à son maximum. Filmer, en effet, mais sans confort. Avec de moins en moins d’argent, d’acteurs, de techniciens. Mais en cherchant à capter dans l’œil de la caméra quelques lueurs de vie que notre œil ne verrait pas d’emblée ? Dit ainsi, ce serait tellement prétentieux que mieux vaut faire des films en simple filmeur et voir ce qu’il adviendra. Il est advenu que les films d’Alain Cavalier sont devenus de plus en plus nus, de plus en plus intimes et de plus en plus précieux pour ceux qui vont au cinéma moins pour se fuir que pour s’y trouver. Depuis une dizaine d’années, Alain Cavalier a, d’une certaine façon, réenvisagé tous les précédents films du « réalisateur-cinéaste » pour les passer au nouveau filtre du « filmeur ». Le travail (Portraits), la violence et la mort (Libera me), l’amour (La Rencontre), l’entourage (Vies), la volonté de se réinventer (René)… Les mêmes obsessions, avec d’autres images, d’autres rythmes, et un nouveau rapport au spectateur. Le Filmeur est en quelque sorte un point d’orgue à cette série. Faux autoportrait, mais vraie offrande au public, l’expérience concentre en cent minutes des éclats de journal intime filmé seul, avec une petite caméra numérique, pendant dix années. Des morceaux de chambre d’hôtel et des instants de douleur. La robinetterie d’une salle d’eau et une opération du cancer. De la nourriture pour les oiseaux et du temps passé auprès d’une mère quasi centenaire, mourante mais gaie. Une catastrophe vécue en direct par le monde entier (le onze septembre new yorkais) et, rien que pour soi, la présence d’une femme qu’on aime dans la maison. L’ordinaire et l’extraordinaire, parfois confondus. Tout pourrait être insignifiant si Le Filmeur n’était conçu comme un miroir tendu. Car « le filmeur » n’est évidemment rien sans « le voyeur ». Plus qu’ailleurs, le spectateur est amené à nouer, ici, avec ses propres fils ces images de vie et de mort mêlées, de présent futile et de passé romanesque. Ce faisant, c’est l’avenir qu’il dessine. Qui s’ajuste au prix que notre regard accorde au poids d’une vie, fût-elle étrangère à la nôtre. Le Filmeur ne vaut peut-être ainsi que par les actes prochains de ses spectateurs. Comme il y a des messies, forcément liés aux actes des apôtres. Le cinéma d’Alain Cavalier tendrait vers une religion de l’acte païen ? Sublimer la vie, sans en passer par la mystification. Faire des films, sans faire du cinéma. Juste vivre, et juste filmer. En se demandant, c’est simple ( ?), comme tout le monde : comment et pourquoi. Philippe Piazzo











