Alain Cavalier : "Filmer comme un enchaînement de notes de musique ou de touches de pinceau"
Introduction
Le cinéaste raconte comment il a tourné en 7 jours, à la suite d'un songe, "Ce répondeur ne prend pas de messages", prouvant que l'on peut "fabriquer un cinéma immédiat, sorti tout fraîchement du fond de soi" et utiliser une caméra comme un peintre son pinceau.
Article
"Fabriquer un cinéma immédiat sorti tout fraîchement du fond de soi et auquel la raison et l’ intelligence n'ont pas encore coupé les ailes.
Filmer d'un trait, sans ratures.
Un homme se trouve pris dans les ténèbres, le silence et l'immobilité.
Ainsi fut fait.
Nous filmâmes un homme qui souffrait, qui suivait les traces de son passé où paraissaient se confondre en un même amour, femmes, enfant, mère, un homme qui entreprenait, en y mettant du cœur et de l'ironie, de peindre en noir une porte, puis une autre... Un visage disparu s'imposa...
Nous ne savions pas quel plan nous tournerions après celui qui nous occupait, mais nous étions sûrs qu'il sortirait du précédent comme le jour de la nuit, ou inversement. Comme un enchaînement de notes de musique ou des touches de pinceau sur la toile. C'était comme la réconciliation avec un cinéma très ancien et comme le début d'un changement."
(...)
"Fait la même année que Martin et Léa, le film a été tourné en 7 jours à la suite d'un songe de sieste où je me voyais peindre mon appartement en noir —fenêtres y compris — comme un immense fondu au noir. J'ai voulu le faire tout de suite ; avec un opérateur et un ingénieur du son, on a tourné 10 minutes par jour pour arriver à 1 h 17mn. Sans scénario, ni montage, ni mixage, en dehors de toutes normes cinématographiques, c'est une espèce de rêve éveillé autour d'un deuil qui n'a été projeté en salle que de façon épisodique.
Quand j'ai imaginé le finale du film, il était évident que l'homme se tirait une balle dans la tête ; c'était compris dans le projet, dans l'idée que j'en avais et il en reste toujours quelque chose pour le spectateur, bien que j'aie au tournage complètement inversé le sens en lui faisant faire du feu, donc refabriquer de la lumière.
Mais cette histoire de suicide n'est pas totalement évacuée et les deux cœxistent : ce que vous avez filmé, mais aussi ce que vous avez voulu filmer, ce que vous êtes vous-même et que vous croyez avoir occulté. Ce sont souvent les meilleures surprises que les cinéastes ont en revoyant leurs films : jamais à propos des choses volontairement assumées, mais sur ce qui vient d'ailleurs. En faisant un film de ce genre, on est un peu inconscient des tenants et aboutissants. Mais ça vous sert quand même : c'est un outil de vie, un outil de travail aussi. De plus je l'ai fait il y a quinze ans sur des événements qui datent de vingt ans et cette réalité finit pour moi par passer dans le domaine de la fiction. Mais ce n 'est sans doute pas vrai pour le public. Ce n'est pas un spectacle au sens d'échange entre un écran et des gens qui sont dans la salle. Ça participe d'autre chose et je suis convaincu maintenant — mais j'ai mis du temps à m'en apercevoir — que c'est plutôt gênant. Certes on fait toujours de l'autobiographie, mais il faut la digérer. Or celle-là ne l'est pas du tout. C'est fait dans un état d'urgence et presque d'indécence... "
Alain Cavalier











