Tony Gatlif : "Vengo ne parle jamais du flamenco en tant que tel. C'est le film tout entier qui est viscéralement flamenco."
Introduction
Dans Vengo, le cinéaste d'Exils et Gadjo Dilo filme la vengeance et le flamenco comme les deux faces d'une même pièce et explique comment en Andalousie, il retrouve son enfance algérienne...
Article
Comment fait-on pour tomber sur deux personnages de la trempe de Diego et Caco ?
Je ne les ai pas vraiment choisis. C'est en rencontrant Orestes, Antonio et l'Andalousie où je suis resté six mois, que l'histoire s'est imposée à moi. Ça fait vingt ans que je cherchais un film sur le flamenco, celui qui reste difficile à saisir, qui ne s'offre pas facilement.
Et ce flamenco, tu l'as trouvé chez Orestes, l'enflammé ?
Orestes personnifie le flamenco, parce qu'il l'a dans le sang. Il se couche, il se réveille, il vit avec. Il n'y a que le flamenco qui compte pour lui. Son handicap, le flamenco le lui rend bien. Comment expliquer... Quand Camaron chante, on a l'impression de voir Orestes. Camaron, La Caita, La Paquera, c'est le flamenco de la vie, du don de soi. Et Orestes, il le sait, il le sent. Et comme la vie lui a donné ces handicaps de la marche, de la parole, de tout ce qu'il aime, il n'a plus aucune concession à faire, donc il est vrai, comme le flamenco de Camaron, de La Caita... C'était ça l'Andalousie que je voulais filmer, sans concession.
Caco, le danseur Antonio Canales, c'est l'autre versant du flamenco ?
La vie lui a donné le talent, la beauté, la gloire, la séduction. Il a tout mais intérieurement il est déchiré. Lui le gitan sévillan qui a tout réussi, il a énormément souffert dans sa jeunesse. J'ai touché le flamenco à travers lui et Orestes. Antonio, c'est le sud de la culpabilité, de la charge du passé, du remords, de la peine. Orestes est celui qui n'a rien mais qui vibre, bouillonne au présent. L'un est dans le regret, l'autre dans l'éclat. Le flamenco est dans leur sang; ils sont dans la danse, la musique.
Cette quête du flamenco a commencé il y a longtemps ?
Je voulais faire un film sur le flamenco depuis 1981, l'année où j'ai tourné à Madrid Corre gitano avec Mario Maya et le Théâtre Andalou. Un film raté. Raté parce que j'ai pris le flamenco en spectateur, en aficionado; je n'ai fait que frôler le flamenco. La vraie question, c était : comment peut-on mettre en image quelque chose qui se sent, qui se vit mais qui ne se voit pas ? Avec Vengo, j'ai gommé tout ce qui était folklorique, ethno, ou admirateur. J'étais comme eux, avec eux, à l'intérieur.
Tu t'es donc senti "cinéaste-flamenco" ?
Oui, parce que j'étais intransigeant, sans concession. Rien ne pouvait me faire reculer. Et là je devenais le flamenco. D'un coup, je me sentais proche du grand Macande, le chanteur de Cadix mort dans la folie, et qui jamais n'a fait le moindre compromis avec son art; ou proche de La Paquera compris dans les excès, la démesure, tu n'es plus flamenco. Vengo ne parle jamais du flamenco. en tant que tel, c'est le film tout entier qui est viscéralement flamenco.
Le thème de la vendetta est casse-gueule...
La vengeance est au coeur des traditions du sud, du vrai sud. Elle est enfouie dans cette culture, aussi ancrée et évidente que la jalousie. Je suis né dans cette culture de l'instinct, de la famille, des fêtes, de la musique. Là, en Andalousie, je retrouve mon enfance algérienne, je suis de tout le sud. Donc je ne pouvais pas avoir peur, surtout en aimant les gens, comme j'aime Orestes, ou Antonio. Avec Orestes, j'ai interdit à toute l'équipe le moindre paternalisme. Orestes, il est beau, le plus beau de tous. Je l'ai su tout de suite : si je ne devenais pas larmoyant avec Orestes et manichéen avec Antonio, si je suivais mon fil flamenco en toute liberté, je ne pouvais pas me tromper.Avec Vengo, j'ai compris que ce qui comptait le plus pour moi, ce sont les autres. C'est un film avec des gens vrais, des non-acteurs magnifiques. C'est un film tourné vers les autres et en parlant des autres, je parle de ma propre famille.
La mort de Caco est inévitable ?
Dans Vengo, il y a d'abord ce secret, comme toutes les familles du sud ont des secrets. Quand on comprend que les Caravaca veulent tuer Diego, ça tombe comme la foudre. La vendetta c'est archaïque, injuste, mais c'est inévitable.Moi, je déteste qu'on tue dans mes films, mais là je n'avais pas le choix. Il n'y avait pas d'autre issue. Sans cela, il n'y a pas de Cante Jondo. Un coup de couteau, c'est furtif, c'est comme quelqu'un qui trébuche dans l'escalier. Et le corps humain est aussi fragile qu'une motte de beurre. Quand j'ai dit à Fernando Caravaca qu'il devait tuer Caco, il n'a pas été surpris le moins du monde. Comme s'il s'attendait à cette issue. Et il a joué très sérieusement les conseillers techniques. Quand je lui ai demandé de retirer le couteau après son geste, il a protesté : "Non, Tony, surtout pas : faut laisser le couteau dans le corps, ça fait bouchon !"...

