Saïd, Yassir, Messaoud, Abdelkader, Martinez et les autres...
Introduction
Les héros d'"Indigènes" racontés par leurs interprètes, Jamel Debbouze, Samir Naceri, Roschdy Zem, Sami Bouajila et Bernard Blancan.
Article
> Saïd par Jamel Debbouze/ « J’ai en moi, pour toujours, un côté gardien de chèvres.»
« C’est Rachid Bouchareb qui m’a montré le certificat du Ministère de la Défense Nationale attestant de l’engagement de mon grand-père, Saïd Debbouze, dans le 7ème bataillon du deuxième régiment. On ne m’en avait jamais vraiment parlé dans ma famille, sauf un peu ma mère et ma grand-mère, qui savait seulement que son mari était parti se battre. J’ai été agréablement surpris de voir à quel point tout ce que j’avais toujours cru était vrai. Savoir que mon grand-père avait été tirailleur et s’était battu pour la Mère Patrie renforçait encore un sentiment profond que j’ai toujours eu en moi. Ce pays est le mien, je suis un enfant de la France. Il n’est pas question d’autre chose que d’être en paix, à sa place, en sachant qui on est, d’où l’on vient, et d’en finir une fois pour toutes avec ce sentiment détestable qui, parfois relayé par les institutions, essaie de vous faire croire que vous êtes un étranger.
Cette impression bizarre de se sentir étranger chez soi est schizophrénique. Après ce film, beaucoup seront tranquillisés, ils sauront qu’ils sont à la maison ! Ce film ne va rien exacerber, il va apaiser, simplement parce qu’il dit. Nos parents ne se sont jamais sentis tranquilles. Aujourd’hui, les gens de ma génération, issus de la même histoire que la mienne, sauront qu’ils sont chez eux et que leur avenir est là ! Aussi curieux que cela puisse paraître, je me suis toujours senti français, et uniquement français ! Je ne comprends pas pourquoi il serait nécessaire de préciser mes origines marocaines. Comme tous mes potes, je suis un enfant de ce pays. Quand je vais au Maroc, on m’appelle immigré ; quand je suis ici, on me traite d’immigré ! Jusqu’à quand ?
Rachid savait que le projet ne serait pas facile à monter, et il m’a aussi demandé d’être l’un des coproducteurs du film. En plus de participer financièrement, je me suis personnellement investi avec lui pour aller chercher des fonds. Nous avons demandé aux régions, à l’État français, au Royaume du Maroc et le plus souvent, nous avons trouvé un soutien. C’était la première fois que je m’investissais dans une production et j’ai accompli des choses que je n’aurais jamais crues possibles.
Saïd est introverti. Sa mère a beaucoup d’importance pour lui et c’est un point que nous avons en commun. Sans la foi qu’avait la mienne en moi, je n’aurais jamais réussi. Lui par contre, se sent un peu étouffé par cette femme qui le surprotège. Pour lui, l’engagement est aussi une façon d’aller voir ailleurs, d’avoir une chance de devenir libre. Saïd n’a jamais décidé. Il a le respect de tout. Sa relation avec le sergent Martinez va faire de lui un homme. Il a fallu que j’aille au fond de moi pour retrouver cette fragilité. Je pensais que le succès l’avait éliminée mais je me suis vite aperçu qu’elle ne m’a jamais quitté et qu’elle n’est pas loin. J’ai en moi, pour toujours, un côté gardien de chèvres.
Ce personnage est venu vers moi, comme je suis venu vers lui. Plus Rachid me demandait d’entrer dans Saïd, plus je m’apercevais qu’il me ressemblait ! Je l’ai compris dès la première scène, lorsque je prends le coup de crosse au ventre de la part du sergent. Tout mon personnage est là. C’est le plus fragile de tous. Il va d’abord être la risée de ses camarades mais ira jusqu’à forcer leur respect. Sa relation avec Martinez va aussi l’obliger à choisir par lui-même. Ce sergent est un peu un père pour lui. Paradoxalement, tout en étant le plus fragile et le plus innocent, Saïd est certainement le plus libre de la bande. Il vit au contact des gens, sans attaches et sans grands discours. »
> Yassir par Samy Naceri/ « Le chèche sous le casque anglais, c’est tout un symbole. »
« C’est un goumier, un mercenaire. Ils n’étaient pas engagés mais payés chaque soir, s’ils avaient survécu à la journée... Yassir s’est enrôlé pour gagner de l’argent et payer un beau mariage à son petit frère, avec lequel il est venu combattre. Sur le champ de bataille, Yassir est d’abord son ange gardien. C’est quelqu’un de simple avec du bon sens, un bon fond. Il pense très peu à lui-même et existe surtout pour protéger son frère. Au début du film, c’est un personnage à part qui ne se mélange pas aux autres, mais les événements vont réduire l’unité jusqu’à ce que Yassir perde celui pour qui il est venu. Lorsqu’il n’a plus rien à quoi se raccrocher, Yassir choisit de rester fidèle à ses frères d'armes.
Le film était en partie tourné en arabe, et je ne parle pas la langue. Chaque matin, je devais apprendre le peu de texte que contient mon rôle. Il fallait adapter le texte pour choisir les mots les plus vrais, les plus crédibles, correspondant le mieux à mon personnage. C’était un énorme travail de composition. Jamel m’aidait à répéter. On tournait dès que j’arrivais à saisir l’accent. C’était une approche très concrète du personnage.
Nous étions en sandalettes tous les jours, que ce soit dans les caillasses de Ouarzazate sous le feu des explosifs ou dans la boue des Vosges. Nous avons entrevu ce qu’ont dû vivre ceux qui y étaient, nos ancêtres. Il y avait aussi un vrai plaisir d’acteur à jouer dans un film de cette ampleur. Un film de guerre est toujours un rêve de comédien. Je me retrouvais à charger avec ma Thomson en tirant partout. Mon costume était lourd, incroyablement chaud mais j’étais bien content de l’avoir dans les Vosges ! Et puis, le chèche sous le casque anglais, c’est tout un symbole. Jouer Yassir impliquait aussi un engagement physique. Il fallait se jeter dans les cailloux avec le sac à dos, sans tomber sur l’arme. J’ai refusé d’être doublé par un cascadeur, même pour les scènes de la fin. Rachid Bouchareb, qui est attaché à l’authenticité, était content. Pour la scène où je me fais tirer dessus sur le pont dans les Vosges, il fallait que je tombe exactement dans les marques. Je comptais les barreaux de la rambarde et je déclenchais moi-même mes impacts avant de me jeter. Il a fallu la refaire plusieurs fois. J’y allais tellement qu’à la seconde prise, je me suis fait mal, mais je ne l’ai pas dit. Bien des prises plus tard, j’ai su que je m’étais démis une côte !
À chaque scène, le film me renvoyait à une réalité. Ma mère est Française et mon père Algérien. L’un de mes grands-parents a certainement combattu pour la France, mais cette histoire me concerne d’abord en tant qu’homme. À l’école, on m’a toujours appris que des Anglais, des Écossais, des Américains, des Irlandais étaient venus libérer la France. Jamais on ne m’a parlé des Arabes. »
> Messaoud par Roschdy Zem/ « Jamais je n’aurais jamais pu m’imaginer incarnant un GI. »
« Nous tournions Little Sénégal quand Rachid Bouchareb m’a parlé de son projet pour la première fois. Réussir à monter ce film avec les acteurs qu’il voulait aussi longtemps à l’avance ne me paraissait pas évident. Je suis assez proche de Rachid, et il m’a régulièrement parlé de ce projet pendant cinq ans.
D’un simple point de vue d’acteur, c’est un projet magnifique. C’est aussi un témoignage historique important. Jamais je n’aurais pu m’imaginer incarnant un G.I. - comme ceux qui m’avaient tant impressionné dans le cinéma américain de ma jeunesse.»
> Abdelkader par Sami Bouajila/ "Il doit trouver sa place, se l'approprier."
« C’est un individu clair, sans ambiguïté, et c’est pourtant celui qui a les relations les plus complexes. Il pourrait devenir chef mais reste encore subalterne. Il doit trouver sa place, se l’approprier. Lui sait qu’il n’y a rien à trouver en rentrant au bled. Tout se joue maintenant, seul un engagement complet pourra donner quelque chose. Je suis certain que beaucoup ont dû se dire cela à l’époque.
Lorsque j’étais jeune, j’ai connu des vieux qui avaient fait cette guerre. Ils étaient discrets, n’en parlaient jamais. Au moment de la préparation du film, j’en ai rencontré beaucoup d’autres avec Rachid Bouchareb. Je suis allé dans un foyer d’anciens combattants marocains à Bordeaux. Vous pouviez prendre n’importe lequel d’entre eux, il avait des choses à raconter qui n’ont rien à envier au film! Ils sont d’une dignité absolue, ils ne demandent rien. Ils ne se plaignent pas, ne se lamentent pas. Ils sont le fruit de l’Histoire. J’aurais pu y rencontrer Abdelkader. »
> Martinez par Bernard Blancan/ « Je me suis souvenu des petits gradés que j’avais endurés à l’armée. »
« Plus que de ma première scène, je me souviens de la première journée. Pour des raisons techniques, nous avons d’abord tourné la rencontre de Martinez avec ses hommes, tous novices, au camp de Sicile. C’était une entrée en matière assez sévère. Je n’avais fait que croiser mes partenaires et je me suis retrouvé à leur hurler dessus comme un vrai sergent ! J’étais pétri de doutes et cramponné aux indications de jeu de Rachid Bouchareb. J’aboyais, je me souvenais des petits gradés que j’avais endurés à l’armée et j’y allais à fond. C’est lors de cette scène que tous les rapports se mettent en place.
Martinez est un personnage qui démarre dans la caricature et se révèle peu à peu. Au-delà de ses postures, c’est un homme qui cherche sa place. D’un point de vue humain, il ne vit pas très bien son rôle d’aboyeur. Sa relation d’autorité l’isole et l’empêche d’avoir des liens amicaux. C’est ce qui va le rapprocher de Saïd, interprété par Jamel. Avec ce garçon simple, il peut avoir une autre approche que celle des ordres. Au sein de l’armée, Martinez est aussi entre le marteau et l’enclume. Vis-à-vis de sa base, il est un chef aux ordres de sa hiérarchie jusque dans les injustices, mais aux yeux de ses supérieurs, il plaide souvent la cause de ses hommes Je crois qu’il a d’abord vu l’armée comme un moyen de s’élever socialement, mais que sa conscience lui en montre les limites. Martinez voudrait échapper à ce qu’il est. Il a d’ailleurs totalement renié ses origines et ne supporte pas que quelqu’un les découvre...
Jouer un sergent dans ce contexte était pour moi un vrai rôle de composition parce que j’ai toujours été un pacifiste convaincu. Je ne partage pas l’histoire familiale des gens qui sont les descendants de cette période, le parcours de ces hommes trouve un écho en moi. Leur histoire doit être dite. »

