Rachid Bouchareb : "Ne s’appuyer que sur des éléments authentiques"
Introduction
Rachid Bouchareb revient sur l'écriture et le tournage d'"Indigènes" : "Mon premier choc a eu lieu lors des essais costumes. Découvrir Jamel, Samy, Roschdy et Sami habillés selon leurs personnages m’a soudain donné la première réalité du film".
Article
« Avec mon coscénariste Olivier Lorelle [qui a également co-écrit le scénario de Little Sénégal de Rachid Bouchareb et Vivre au paradis de Bourlem Guerdjou, NDLR], nous avons fait des recherches pendant plus d’un an. Nous avons commencé par écumer le service de documentation des armées. J’ai même trouvé des documents du ministère de la Défense aux noms de Nacery et de Debbouze, les ancêtres de ceux que nous connaissons tous. Nous avons aussi travaillé en bibliothèque mais surtout, nous sommes allés à la rencontre de ceux qui ont vécu cette période. Nous voulions écouter ce qu’ils avaient à dire. Nous nous sommes donc rendus à Bordeaux, à Marseille, à Nantes mais aussi au Sénégal, au Maroc, en Algérie. Nous nous sommes nourris de leurs expériences, de leurs sentiments. C’est à cette période que je me suis dit que le film ne pouvait pas être l’histoire d’un seul homme. Il fallait ouvrir sur le continent africain.
Nous avons développé le scénario sur deux ans et demi. Il nous a fallu vingt-cinq versions pour arriver à dépasser l’Histoire et nous concentrer sur la matière humaine, sur les petits détails du quotidien qui restituent la vie mieux que tous les discours. En me documentant, j’ai trouvé un article qui parlait d’un village d’Alsace dans lequel on venait d’ériger un monument aux morts dédié à une centaine de tirailleurs venus protéger la population. Ils avaient tenu jusqu’au bout, subissant des pertes énormes. Ce fait divers cristallisait mon envie de raconter la destinée d’un groupe hétérogène qui se soude face à l’épreuve. Et puis, j’étais décidé à ne m’appuyer que sur des éléments authentiques. J’ai donc écrit l’histoire de ces hommes qui se retrouvent dans un village perdu et vont se sacrifier au nom de la liberté de la Mère Patrie. »
« Le tournage a duré 18 semaines et s’est déroulé à Ouarzazate, Agadir pour les scènes de bateau, dans le sud de la France - à Beaucaire et Tarascon - pour les scènes de la Libération, puis dans les Vosges et à la frontière Alsace-Lorraine. Les scènes de montagnes enneigées censées se dérouler dans les Vosges ont été tournées au Maroc !
Nous avions aussi de nombreuses scènes de bataille qui couvraient plusieurs hectares avec des explosions partout, des avions, des navires. Je voulais que le film ait une dimension épique, que l’on sente les saisons, le temps qui passe, les déplacements à travers les pays et les hommes qui évoluent. Il fallait être sur tous les fronts ! Rien que le décor du village vosgien a nécessité cinq mois de travail pour cinquante personnes qui, sur la base d’un hameau en ruines, ont reconstruit tout un ensemble de maisons, en rajoutant une église, des cafés. Tout cela devait servir d’écrin à l’histoire.
Mon premier choc a eu lieu lors des essais costumes. Découvrir Jamel, Samy, Roschdy et Sami habillés selon leurs personnages m’a soudain donné la première réalité du film. Une veste militaire, un calot, une djellaba confèrent d’un seul coup une vérité aux personnages. Ils avaient pris la place de leurs ancêtres! Dès le départ, on sentait qu’aucun ne jouait un héros, ils étaient un groupe d’hommes.
Le second choc fut le premier jour de tournage. Pour des problèmes d’organisation, nous avons été obligés de commencer par la scène où les soldats sont alignés au pied du camp en Sicile et où Jamel prend un coup de crosse. On est immédiatement entrés dans le vif du sujet. N’ayant pas fait de film depuis trois ans, je peux vous dire que j’aurais préféré m’y remettre en filmant des passages de camions, mais ça s’est fait ainsi et ce n’était pas plus mal ! »
Rachid Bouchareb

