Rachid Bouchareb : "Je tiens aux moyens techniques..."
Introduction
"Si l'on parle de cinéma maghrébin, on pense tout de suite jeune cinéma un peu marginal. Moi je me bats pour qu'à l'arrivée le film ait une qualité qui n'ait rien à envier aux autres" expliquait en 1991 le réalisateur à propos de son film "Cheb". Entretien.
Article
Vous ouvrez Cheb par un montage terrible où l'on voit une société violente, jeune, avec un sentiment de révolte, d'oppression…
Rachid Bouchareb - C'est une idée qui est arrivée tardivement, au cours du montage, en arrivant presque vers la fin. J'ai eu envie que tout le film soit baigné de ce climat amené par le générique, sans me poser de questions. Puis j'ai été faire un choix d'images d'archives et j'espère que le spectateur les garde en tête tout au long du film. Elles donnent les références de la société dans laquelle vivent les personnages, une société française à la fois hostile et familière. Je me suis dit que ce prégénérique allait donner complètement le ton, marquer l'univers dans lequel mon personnage a grandi.
Vous faites un parallèle entre le service militaire en Algérie et la Légion française. C'est quand même dur de donner comme première image d'une société une image de caserne. Et, surtout, la même image pour les deux sociétés…
Rachid Bouchareb - Je n'avais pas fait cette analyse ; c'est une idée instinctive. Ce film est l'expression de sentiments qui sont ceux de ma génération que l'on appelée « beur », et qui sont les mêmes pour les jeunes d'aujourd'hui. J'ai été touché par la perpétuelle injustice et le climat social de la société française dans lesquels j'ai moi-même grandi et c'est la même chose vis-à-vis de l'Algérie. Pas du tout du côté des gens, des habitants algériens, mais un malaise qui naît de la difficile rencontre avec la société algérienne et avec ses rouages. Il y a un malaise individuel, et un malaise général. Le fil conducteur, ici, c'est l'élément subjectif du film : le jeune garçon. A côté de lui, il y a un élément fort : la jeune fille. Et j'ai constaté très souvent que chez les femmes, la révolte est beaucoup plus violente.
Elle est plus imprudente, elle ne fait pas de compromis, elle est plus jeune aussi… Pourquoi avez-vous choisi de les faire partir sur les routes ? Pour marquer des étapes dans le monde algérien ?
Rachid Bouchareb - C'est quelque chose de très personnel. C'est comme mon premier film, Bâton rouge, et mes courts métrages. J'ai besoin de faire beaucoup de kilomètres, de traverser les pays. J'aurais pu raconter les contraintes de ce couple dans une ville, mais j'aime autant les faire voyager et faire un grand cercle.
Dans la société algérienne –qui occupe les trois quarts du film – vous privilégiez l'aspect culturel. Dans la caserne, on essaie de comprendre le désarroi du jeune alors qu'inversement, au fur et à mesure qu'ils voyagent, on a l'impression d'une société assez terrible pour les jeunes…
Rachid Bouchareb - C'est ce que vivent les Algériens tous les jours. Cette dureté est bien réelle, tout comme l'hospitalité et la générosité sont bien réelles aussi. L'Algérie, c'est des gens formidables ; mon grief est à l'encontre de tout ce qui est intolérance dans une société.
Vous ne parlez pas du tout de l'Islam…
Rachid Bouchareb - Ça existe et c'est très présent, mais ce n'est pas le sujet du film. Je l'ai montré brièvement, à Alger, avec ces centaines de gens qui prient dans la rue. C'était là, et j'ai eu envie de le montrer. Et il y a eu comme cela quelques petites choses venues en cours de tournage que j'ai eu soudain envie de filmer : rien de fondamental qui bouleverse le scénario. Mais comme on voyageait, à part deux ou trois acteurs professionnels algériens, tous les autres étaient des gens trouvés au hasard des rencontres. Il y a des gens de l'équipe aussi : l'électro, le chauffeur… ; et le barman du coin. Certains décors aussi ont été trouvés la veille de tourner. Et c'était un film que je voulais faire de cette façon parce que j'avais connu la même expérience aux Etats-Unis avec Bâton rouge (…)
Mais le film est très concerté. Il ne fait pas du tout misérabiliste…
Rachid Bouchareb - Je tiens énormément aux moyens techniques. Si j'ai besoin de filmer le désert de haut, il me faut un hélicoptère. Quand je veux voir une rue d'Alger en hauteur, avec la foule,il me faut une grue. Je ne veux pas que la technique cède à mes images, je veux donc avoir les moyens de filmer ce que j'ai en tête. J'aime bien ce mélange entre cinéma-vérité et un cinéma plus installé, avec des moyens. Et puis, si l'on parle de cinéma maghrébin, on pense tout de suite jeune cinéma un peu marginal. Moi je me bats pour qu'à l'arrivée le film ait une qualité technique qui n'ait rien à envier aux autres, qu'il ait une chance de connaître une diffusion honnête. Ce ne sont pas les moyens qui font les bons films, mais c'est mon choix d'aider le film à être vu du public.
Propos recueillis par Andrée Tournès et Philippe Piazzo (Jeune Cinéma, mai 1991)











