Patrice Chéreau : "Chase n'est pas un auteur policier, ce qu'il écrit c'est autre chose"
Introduction
" Une histoire policière, c'est quelque chose de formidable à raconter, c'est un récit formidable à tenir, c'est un discours formidable à conduire, toujours pour la même chose : pour raconter la vie des gens, la vie de certaines personnes, pour montrer des événements, pour montrer des gens entre eux, pour montrer une tension entre des gens dans un monde donné", explique le réalisateur de La Chair de l'Orchidée...
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En tant que support, quelle orientation le roman de Chase peut-il permettre ?
Il permet beaucoup. On aurait pu, on pourrait rêver à beaucoup de films à partir de cette histoire-là. Moi, ce qui m'a intéressé, c'est que c'était quand même une histoire policière — d'un certain type, parce que Chase n'est pas vraiment un auteur policier — et, en fait, lorsque l'on dit que mon film n'est pas un film policier, c'est en réalité Chase qui n'est pas un auteur policier, ce qu'il écrit c'est autre chose.
Oui, mon film est un film policier, mais c'est un film plus dévoilé, les choses sont posées plus carrément que dans certains films policiers et je crois qu'une histoire policière c'est quelque chose de formidable à raconter, c'est un récit formidable à tenir, c'est un discours formidable à conduire, toujours pour la même chose, pour raconter la vie des gens, la vie de certaines personnes, pour montrer des événements, pour montrer des gens entre eux, pour montrer une tension entre des gens dans un monde donné, dans une société donnée, et c'est pour ça qu'on aime bien lire des romans policiers, que c'est un genre qui marche, même s'il se modifie suivant les années parce qu'en plus les gens oublient que Chase l'a écrit en 1948 et que nous sommes en 1975, c'est pour ça qu'on peut très bien le transposer ici ; finalement les choses qui étaient vraies en 1948 aux Etats-Unis, avec le décalage historique, je veux dire le fait que tout ce qui arrive là-bas nous arrive ici avec vingt ans de retard, sont vraies maintenant en France.
C'était ça aussi le raisonnement que je m'étais fait, qui n'est pas le raisonnement essentiel. En réalité, ce sont des choses que l'on se dit comme ça, quand on commence à écrire un scénario. Et puis j'aimais bien plein de choses dans le roman : j'aimais bien les deux tueurs, j'aimais bien que ces deux tueurs faiblissent, que ce soient des tueurs faibles, des tueurs qui aient peur de la mort aussi ; j'aimais bien l'histoire de cette folle qui n'était pas folle mais qui le devenait, j'aimais bien cette histoire de fric qu'il y avait autour d'elle... J'aime raconter.
Il n'y a pas dans le fait de raconter, autre chose que raconter des faits, mais aussi ré-actualiser un certain nombre de choses ou les occulter ?
Oui, mais on ne fait jamais cela consciemment, on ne se le dit jamais ou, si on se le dit, la réalité ou le tournage ou la pratique se chargent de vous faire changer d'avis, ou de rectifier le tir. Tous les calculs conscients qu'on peut faire sur un film, sur une histoire, que ce soit au théâtre ou au cinéma, sont toujours battus en brèche par la pratique : brusquement on découvre un objet et on se dit : ah merde, c'est ça que j'ai fait, je ne le savais pas, je ne l'avais pas vu comme ça. Moi je suis toujours le premier surpris par mes mises en scènes. Toujours, et les gens qui ne le croient pas, ne savent pas ce que c'est vraiment que mettre en scène ; parce qu'il y a des moments où l'on sait ce qu'on fait et des moments où on ne le sait pas.
Entre le récit et ce qu'il a produit, il y a finalement pas mal d'intermédiaires ?
Bien sûr, ce sont des intermédiaires pratiques : on se met d'abord devant l'histoire et on se dit : qu'est-ce qu'on va en faire et puis brusquement on découvre une transposition qui s'impose à vous, sans qu'on puisse la guider ; on se dit avec la tête "je veux faire ça", et puis c'est autre chose qui apparaît, autre chose qui sort. Toujours, toujours, toujours. Et c'est ça qui est bien d'ailleurs.
Puisque nous parlons des comédiens est-ce que le choix de Charlotte Rampling s'est aussi imposé ?
J'avais écrit un rôle si particulier, qu'à un moment donné j'ai pensé que c'était elle qui devait le tenir. C'est moi qui en ai eu l'idée, c'était avant que ne sortent ses films : Portier de nuit et Zardoz et elle a lu le scénario, puis elle a accepté.
Et Bruno Cremer ?
Cremer, c'est moi qui l'ai voulu aussi. Comme tous les acteurs, vraiment.
C'était la liberté ?
Oui, oui, c'est une très bonne chose, très rare...
Est-ce qu'on a pas beaucoup misé sur le nom de Chéreau ?
Oui, bien sûr. Mais j'ai fait le film que j'ai voulu, qui me ressemble totalement. Les qualités ou les erreurs sont de moi, que faire d'autre ? Si le film est insuffisant, c'est parce que c'est moi qui ait été insuffisant. Je ne peux pas me rabattre et dire qu'on ne m'a pas donné les moyens et c'est ça qui a été formidable pendant le tournage, c'est une responsabilité terrible.
N'y a-t-il pas une certaine contradiction entre cette transposition qui s'impose et le fait que rien finalement dans le film ne soit pas voulu ?
Non, mais il y a un moment où on décide de maîtriser toujours les choses. On dit je veux ça, ou ça, parce qu'on prend des décisions. Tous les jours de montage, de tournage, de préparation on prend des décisions sur tel ou tel plan du film ; la première surprise, c'est quand on met tout bout à bout et on découvre un film qu'on n'avait pas vu ; parce que moi je renonce à voir d'avance, je renonce à vouloir voir d'avance l'ensemble du film, je vois d'avance des détails, des choses, en me disant que la plus grande cohésion est dans le fait que je dise oui ou non chaque jour à telle ou telle chose, en me fiant à moi pour que ce soit cohérent et en essayant de maîtriser le plus possible la cohésion de l'ensemble. Mais quand c'est mis bout à bout, je me dis que je n'avais pas vu. Par exemple, je ne pensais pas que ce film faisait aussi peur, je n'imaginais pas un seul instant que je puisse faire peur, parce que les gens ont la trouille...
Vraiment ?
Oui, il y a une tension dans ce film, ça je ne le pensais pas, je m'étais dit qu'il y aurait des moments de calme, des moments de repos, mais il n'y en a pas...
A cause de la pluie qui tombe sans arrêt ?
Non, c'est l'ensemble, c'est le montage, c'est le fait qu'il se passe beaucoup de choses en très peu de temps, c'est une sorte de rythme de respiration que j'ai voulu, qui ressemble à la respiration qui, quand elle y est, est dans mes spectacles de théâtre, quelque chose où les silences sont pleins, c'est ça que j'ai voulu au montage, mais par besoin, comme ça. Dans certaines salles, j'ai vu des gens morts de trouille qui détournaient la tête de l'écran, et ça je ne l'ai pas voulu.
Ce sont ces yeux crevés qui font peur ?
Il paraît que ça fait peur, mais personnellement, je n'ai pas d'affection particulière pour ces yeux crevés. Cela dit, j'ai fait lire ce scénario à beaucoup d'hommes d'affaires qui ont trouvé que c'était banal et finalement très en dessous de la réalité, parce que des cas comme ça, ils en voyaient tous les jours. C'est ça que je voulais montrer, à un moment Claire est sur les cadavres et elle dit comme tous les déprimés qu'elle va très bien, que c'est fou comme elle va bien, et elle pleure...
Elle pleure de joie ?
Non, je ne crois pas du tout, je crois qu'elle pleure sur elle-même. Mais si les gens pensent qu'elle pleure de joie, ça ne fait rien, en général, ils sont très déroutés par la fin, parce qu'ils ne savent pas quoi en penser : si elle va bien ou si elle ne va pas bien. Il faut qu'elle fasse fructifier cet argent, elle va se mettre à faire des affaires...
Alors l'appréciation dépend du point de vue de chacun ?
Exactement, et c'est pourquoi c'est ambigu.
L'ambiguïté, c'est une qualité dans ce film ?
Peut-être, oui... oui, je pense, c'est toujours une qualité.
Toujours ?
Oui, toujours.
Même en politique ?
Question piège, non ; dans un récit, oui ; mais ni en politique ni chez les gens, ce n'est une qualité. Si on disait que Chéreau est un personnage ambigu, je le prendrais comme une injure.
Une erreur plus qu'une injure ?
Je n'ai dit que ça et je n'en dirai pas plus.
Le cirque, on n'en a pas beaucoup parlé, c'est dommage.
Oui, il y a un cirque, mais c'est comme maintenant, ça ne sert plus à rien, les gens ne savent plus ce que c'est que le cirque, ça aussi c'est en train de foutre le camp. C'est une façon de se distraire, c'est un métier qui ne correspond plus à rien, c'est pour ça que cela m'intéressait, c'est en ça que le roman de Chase était beau aussi, c'est une belle idée de Chase : ces gens-là ont distrait des générations et des générations de gens et puis maintenant, ils sont fichus, plus personne ne sait à quoi ça sert le cirque, ça n'amuse plus personne, le cirque.
C'est la même chose pour le théâtre, non ? Chéreau mis à part.
Oui, c'est la même chose pour le théâtre, Chéreau y compris. Lady Vamos est un personnage auto-biographique. C'est mon slogan maintenant.
C'est le personnage généreux ?
Eh oui, puisque c'est un personnage auto-biographique. Non, non, je plaisante, mais c'est évident que c'est le personnage généreux, puisqu'il meurt à la fin, c'est normal.
Il y en a d'autres qui meurent et qui ne sont pas les plus généreux.
Ce sont les meilleurs qui s'en vont, comme on dit...
Même les tueurs ?
Oui, je n'arrive pas à les détester. Et puis tout ce qui arrive, cela forme un mélodrame et toute histoire c'est un mélodrame. Quand les gens me le reprochent, je trouve que ça n'a pas de sens.
Propos recueillis par Henry Welsh (Jeune Cinéma, 1975)











