Marina De Van : "C'est par le corps que nous sommes présents aux autres."
Introduction
La cinéaste explique comment les émotions et les interrogations liées au corps sont le sujet de son premier film. La dimension intime s'y entend en écho aux réflexes de notre société, l'automutilation avec le partage, la violence avec une certaine douceur :"malgré la violence et le sang, dit-elle, il y a dans le trajet du personnage quelque chose de très naïf, de très régressif... Elle arrive à une sensualité qui est en deçà de la sexualité. "
Article
Pensez-vous que ce rapport au corps est induit par notre société ?Je ne sais pas, mais le corps est en effet un peu absent de notre culture. Il n'est d'ailleurs pas très valorisé à l'école. C'est un objet de calcul, un objet de pensée, mais il est relativement peu vécu. J'ai aussi l'impression que notre corps est annulé par notre mode de vie sédentaire. Dans le travail, surtout s'il est intellectuel et captivant, il y a une perte du rapport à la matière. Pendant que je suis concentrée sur une idée, quelle est la vie de mon corps ? Il pourrait être ailleurs, disparu ou occupé à des actions que j'ignore. L'angoisse liée au corps va de pair avec le sentiment de ne pas être là. Esther n'est pas dans la fête du début du film. Elle est plongée dans ses préoccupations professionnelles, coupée de la sensation présente.
Ce qui explique qu'elle soit étrangement perturbée quand l'interne lui demande en plaisantant " C'est bien votre jambe ? "...Oui, elle commence à douter qu'elle-même et son corps ne font qu'un, elle est reléguée à une existence indéterminée. C'est par le corps que je suis dans le monde, Et que je suis en rapport avec les autres. Si je ne suis plus mon corps, qu'est-ce que je suis ? D'où cette envie de vouloir voir ce que c'est, et si je suis "dedans". L'automutilation est une façon très forte et très élémentaire de renouer avec le présent, l'instant, la sensation. La ré-appropriation du corps passe ici par la douleur.Mais elle reste ambiguë : Esther sent la douleur mais lorsqu'elle surmonte cette douleur, elle est à nouveau distanciée du corps. Elle ne la surmonte toutefois pas bien loin au-delà de la peau.
Elle vit une expérience qu'elle ne peut pas transmettre et partager. Il y a très peu de choses qui séparent Esther de son petit ami ou de son amie mais il suffit que son attention soit fixée sur ce sentiment pour qu'elle se retrouve coupée d'eux, qu'elle mesure sa solitude. C'est par le corps que nous sommes présents aux autres, parmi les autres. Si mon corps devient étrange ou absent, il n'y a plus de point de contact entre moi et les autres. Esther subit peu à peu ce retrait, sans pouvoir le penser ni l'exprimer.
La pathologie d'Esther devient une réflexion plus générale sur le rapport au corps, à la solitude.C'était en effet mon souci pendant l'écriture. Je voulais que tout le monde puisse entrer dans cette histoire. En écrivant, j'associais le comportement d'Esther à d'autres pulsions morbides : trop boire, trop manger, arriver en retard à son travail, à n'importe quel comportement compulsif qui est une petite tendance de destruction qu'on ne peut pas maîtriser et qu'on a tous. J'ai souligné la détresse de mon personnage de ce point de vue là. A aucun moment Esther ne souffre en se regardant dans la glace, en constatant qu'elle est abîmée. Ce qui la fait souffrir c'est cette pulsion incompréhensible qui surgit, qui prend de plus en plus de place et qu'elle ne peut pas contrôler. Je voulais mettre en valeur cette mécanique de lutte envers quelque chose qui vient contrer la pulsion de vie plutôt que le contenu du geste destructeur en lui-même. D'où l'importance qu'Esther soit dans un désir de vie très sain et très actif au départ. Il fallait un personnage très ancré dans le réel et intégré socialement pour que cette lutte ait un sens.
Vous êtes-vous fixé des limites dans ce que vous alliez montrer ?L'exploration du corps devait tenir une place importante mais je savais que je devais me poser en permanence la question du "confort" du spectateur et donc me limiter. Cette restriction était légitime. Moi aussi, en tant que spectatrice, j'ai un seuil de tolérance qui est vite atteint.Au départ, j'avais besoin de transmettre l'angoisse d'Esther, que l'accroche soit le suspense, et la peur, que l'on redoute ce qui va se passer. Une fois la situation consommée, l'enjeu du film n'était pas de voir jusqu'où elle allait aller mais de trouver l'humanité dans ce comportement. Je voulais partir d'un comportement qui a tout pour être monstrueux pour montrer ce qu'il y a de fragile et vulnérable dans cette violence. Au fur et à mesure du film, une confiance s'instaure avec le spectateur. Il y a des films où l'on passe son temps à redouter qu'il y ait quelque chose qui surgisse brutalement qu'on ne puisse pas supporter, dans un montage "choc". Là, il n'y a jamais une image qui ne soit pas progressivement annoncée. Le spectateur n'est pas pris en traître, il n'est pas constamment sur la défensive. Mon but n'était ni de choquer ni d'agresser. Si j'avais pu raconter cette histoire avec moins de violence, je l'aurais fait. Ce que je voulais raconter n'était pas du tout du côté de l'horreur ou de cette fascination pour l'horreur. Le défi était de rendre le personnage humain et de rendre ces scènes regardables. C'était un enjeu de cinéma assez excitant, aux antipodes de l'agressivité visuelle...
Le comportement d'Esther renvoie d'abord à une détresse de petite fille.Oui, malgré la violence et le sang, il y a quelque chose de très naïf, de très régressif. Esther entre dans une sensualité qui est en deçà de la sexualité. Ce qui était important c'était de parler du corps tel qu'on peut s'en étonner enfant. Esther est émerveillée devant son corps comme devant des couleurs et des formes, un paysage. Le corps au-delà de la représentation, de l'identité culturelle et sexuelle - les émotions antérieures à l'existence sociale du corps. Cette façon d'envisager le corps comme matière, c'est-à-dire en retirant toutes les couches intellectuelles qui imprègnent notre regard, nous ramène à une expérience infantile. Quand j'ai vu des photos du tournage, j'ai eu un choc : j'ai vu mon visage quand j'avais trois ans, ce dépouillement, cet étonnement qui a à voir avec l'enfance mais que je n'avais absolument pas prévu.
Avez-vous pensé à un moment donner le rôle d'Esther à une autre actrice ?Non, le fait de me mettre en scène était vraiment le sujet du film. Ce qui motive Esther à se couper, c'est aussi ce qui me motivait à filmer : l'étonnement et la curiosité devant mon corps, le désir de l'explorer par la mise en scène. Je n'aurais pas eu le même désir avec une autre actrice, son corps me serait resté indifférent, je n'aurais pas désiré autant l'explorer et abolir la distance. Je l'aurais traité comme une personne ou comme un objet stéréotypé. Un objet de jugement, d'attrait ou de dégoût. Je voulais au contraire être au-delà de ça, dans un rapport d'intimité très primaire.
Et l’idée du split-screen...C'est le désir de mutiler l'image elle-même, et l'idée d'un échec du contact avec la matière. A vouloir regarder de trop près, le réel se fragmente et le corps lui-même n'est plus visible. L'attention d'Esther est de plus en plus éclatée, dispersée sur des gestes périphériques. Quand elle sort de sa chambre à la fin pour revenir tout de suite, c'est pour moi lié à cette idée du chaos : le réel devient difficile à affronter. Esther reste couchée, rivée à son propre corps, ramassée en elle-même. D'où l'image de la spirale qui se répète. Dès que le plan a englobé Esther, il ne peut pas aller plus loin, il ne peut que recommencer. On peut aussi se dire qu'il y a une part d'elle qui est retournée à sa vie sociale et une autre qui restera à jamais sur ce lit, comme une part morte ou détachée, désinvestie.

