Mahamat-Saleh Haroun : "Qu'est-ce que tuer un homme ?"
Introduction
"Qu'est-ce qu'on laisse comme choix, comme legs, comme horizon, à un jeune tchadien, en 2006 ? Il existe, en Afrique, aujourd'hui, une génération d'orphelins : des jeunes qui n'ont ni repères, ni références". A travers "Daratt", fable morale, le réalisateur raconte l'histoire de l' apprentissage d'un adolescent - allégorie d'un pays déchiré entre la vengeance et le pardon.
Article
Votre film traite du passage à l'âge adulte.Mahamat-Saleh Haroun : Il traite de l'apprentissage mais il traite aussi du pardon et de sa nécessité impérieuse pour pouvoir « grandir ». Comment créer son propre chemin lorsqu’on hérite d'une situation historique et familiale et des devoirs qu'elle impose ? Comment trouver sa voie quand un ancien vous confie une mission aussi lourde à porter que celle que le grand-père de Atim lui confie ?
Daratt est aussi une fable morale sur la possibilité de tuer. Il s'agissait pour moi de poser, dans la dignité et la responsabilité, cette question : qu'est ce que tuer un homme ? Est-ce une chose facile ? Peut-on faire 500 km et tirer de sang froid sur un homme ? J'ai vu une fois un homme abattu devant moi. Vous savez, on ne l'oublie pas. Cela se passe en une fraction de seconde, mais c'est une image qui vous poursuit pour toujours. Mais Daratt est aussi un film qui s'interroge sur la transmission et sur les héritages que nous devons assumer. Qu'est-ce qu'on laisse comme choix, comme legs, comme horizon, à un jeune tchadien, en 2006 ? Il existe, en Afrique, aujourd'hui, une génération d'orphelins : des jeunes qui n'ont ni repères, ni références vis-à-vis desquelles se définir. Il est très difficile, par exemple, de voir les films de nos aînés. Il est impossible de bâtir dans le désert… Comment un jeune peut-il sortir du cercle infernal de l'histoire et de la mémoire familiale ? En mettant en scène l'exécution de l'homme qui a tué son père, Atim sort, par la fiction, de ce cercle infernal. La fin du film témoigne d'une croyance dans le pouvoir de la fiction. La fiction offre la possibilité de créer un imaginaire commun possible, une utopie. L'Afrique, et le Tchad qui est en guerre civile depuis plus de quarante ans maintenant, ont besoin de se créer une nouvelle identité. Le cinéma permet aux gens de s'accaparer les histoires qu'on leur raconte et, ainsi, de façonner l'identité d'un pays. Je m'étonne que le cinéma d'aujourd'hui refuse d'adopter un point de vue moral sur les sujets qu'il traite. Comme si on voulait à tout prix se déresponsabiliser.
Vous filmez les décors de manière minimaliste, presque abstraite. Vous ne faites rien pour exalter la couleur locale, le pittoresque. De sorte qu'on a le sentiment que cette histoire aurait pu se dérouler n'importe où.D'abord, j'ai voulu créer une rupture entre le monde de la ville et celui de la campagne. Monde rural d’abord, où l'on attend les décisions un peu comme des messages divins, en écoutant la radio. Un monde, où l'on est le spectateur de sa propre vie. Puis, la ville, où tout se passe, tout se décide. J'ai choisi de débarrasser le film de tout élément exotique ; c'était la seule manière de tourner cette histoire. J'ai surtout travaillé les mouvements des personnages dans le décor. À cet égard j'ai conçu le décor de la boulangerie comme une scène de théâtre. J'ai pris grand soin aux entrées et aux sorties des personnages. Cette petite boulangerie est une arène ; un lieu de confrontation. Le rapport des deux personnages principaux passe par l'intensité de leurs rapports physiques, la manière dont ils se croisent, dont ils se frôlent, dont ils se flairent etc.
Comment avez-vous obtenu des comédiens cette intensité physique ?Les acteurs sont tous non-professionnels - au Tchad il n'existe pas d'acteurs professionnels. Afin de vivre dans un même espace, il faut accepter et tolérer les autres. La boulangerie de Nassara n'est donc pas une simple boulangerie, mais le microcosme d'un pays où des parties de la population se détestent. J'ai voulu toucher à quelque chose qui est de l'ordre du théâtre sans pour autant faire du théâtre. Sur le plateau, j'ai interdit aux deux comédiens de se parler, avant et après les prises. Pendant la préparation, je n'ai pas fait de répétitions. Ils se regardaient, sachant qu'ils allaient jouer ensemble, mais ils ne pouvaient se parler. Cela a créé une tension. Dans la mesure où il s'agit d'un film sur deux individus qui ont besoin l'un de l'autre pour se définir, j'ai tenu à filmer en plans serrés, à traquer les expressions. Ce qui se passe entre eux est de l'ordre de l'indicible, de la confrontation animale. Cela passe par le regard, l'odorat. De plus, le contexte de la guerre leur est familier.
Comment avez-vous choisis vos acteurs et quel est le rapport de chacun d'eux avec la guerre civile ?Le jeune est lycéen. Il est né à l'étranger et a vécu la guerre à travers sa famille, ses oncles etc. Je l'ai d’abord choisi pour l’intensité de son regard. En plus il aime la poésie. Pendant les auditions, il a récité Les Fleurs du mal. À N'Djamena, dans une pièce poussiéreuse, à quarante degrés, cela prend une autre dimension… Je me suis dis : quelqu’un qui aime la poésie ne peut pas être mauvais… Le comédien qui joue le boulanger s'est déjà servi d'une arme. Il connaît bien la guerre pour avoir côtoyé des soldats et vécu avec eux. De plus, les histoires de vendetta sont assez courantes au Tchad. La connaissance du contexte a donc beaucoup aidé les acteurs à composer leur rôle.
Le comédien qui joue Nassara a-t-il réellement un problème de voix ou est-ce quelque chose que vous avez inventé ?Je l'ai inventé. L'utilisation de cet appareil donne à Nassara quelque chose d'imprévisible, de fragile, de complexe. C'est quelqu'un qui n'a plus de voix. Il s'exprime difficilement alors qu'il se doute bien que ce jeune a un compte à régler avec lui. Il n’en parle jamais. Nassara est à la recherche de la rédemption, mais il est incapable d'assumer publiquement, de s'excuser. Tout le problème est là. Il demande pardon à Dieu, mais il n'a pas le courage de demander pardon au fils de l'homme qu'il a tué. De même, la volonté d'adopter Atim est une manière indirecte d'implorer son pardon, sans le faire de manière frontale, sans oser l'afficher. Cela dit, il veut aussi le pousser à bout, le piéger, l'empêcher de devenir quelqu'un comme lui ; ce qui arriverait inévitablement si Atim l'assassinait. Il le provoque en le poussant à venir à la mosquée avec lui etc. Nassara est un personnage trouble et romanesque.
Il y a un moment saisissant dans le film : celui où, pour la première fois, Atim réussit à faire du pain tout seul. On a alors le sentiment que le travail peut constituer un moyen de se réconcilier avec son pays et, surtout, avec soi-même.Oui, notamment pour ce qui concerne le travail manuel, un peu comme le cinéma, on offre au regard des autres. Le travail rapproche les hommes lorsqu’ il est l'occasion d'une transmission. Le travail a un rapport avec la filiation : afin qu'une activité puisse continuer d'exister, il faut accepter d'en léguer le savoir-faire. Le moment où Atim réussit son pain est le moment où il bascule. Il se dépasse, il devient un autre car le travail le libère. Il est très important de réussir quelque chose par soi-même. C'est un accomplissement vital.
Oui, d'autant qu'avant le personnage d'Atim éprouve des difficultés à se lier avec les autres et à s'ouvrir au monde.D'où la nécessité d'une figure paternelle ! D'un personnage qui transmet le relais, qui aide à bâtir du sens, qui nous fait comprendre que le monde doit continuer à exister. Il est nécessaire, pour que l'histoire continue, de fabriquer une mémoire. Atim se découvre au contact du boulanger, grâce à la confrontation. Nassara, bien qu'il soit un personnage odieux, le prend en charge. Il détourne les mauvaises énergies d'Atim, il les canalise. À un moment donné, on a besoin de quelqu'un qui guide nos pas.











