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Focus

Le monde sans pitié de Sylvie Verheyde

Introduction

« Chez moi il y avait peu de culture, peu de temps, peu de paroles. » Elle n'est pas cinéphile. Elle n'a pas fait d'école du 7e art. Mais son premier film, "Un frère", sait raconter comment avoir envie de vivre.

Article

Qu'est-ce qui vous a amené à faire du cinéma ?

Un jour, je me suis aperçue que des films tournés par de très jeunes réalisateurs sortaient sur les écrans et avaient du succès. Je me suis dit : « Tiens, c'est possible d'être jeune et de s'exprimer par ce moyen. » Seulement, les films que je voyais, je ne m'y reconnaissais pas.

Pourquoi ?

Je me souviens par exemple d'Un monde sans pitié, qui est sans doute un bon film, mais à l'image d'une jeunesse à laquelle je n'appartenais pas. Il y avait un humour décalé auquel je ne suis pas sensible : moi, le monde sans pitié, je le voyais au premier degré, tous les jours. C'était même un monde bien plus dur. Et, à la fois, plus vivant. Je viens d'un milieu pourri.

C'est-à-dire ?

Très peu d'argent, peu de culture, peu de temps. Peu de paroles, aussi. Chez soi, comme à l'extérieur. Pas de reconnaissance. Si j'avais suivi le parcours normal de ma famille, à seize ans, j'étais serveuse, comme le sont toutes mes cousines. Moi, j'ai seulement eu la chance d'aller dans un lycée parisien où je me suis trouvée mêlée à des filles venant d'univers totalement différents ; ça m'a entraînée ailleurs. Certaines de mes copines, plus tard, ont fait une école de cinéma.

Votre univers, c'était celui de votre court métrage La Maison verte, le café que tenaient vos parents...

... quai de la Gare. C'était une sorte de no man's land : ni vraiment Paris, ni vraiment la banlieue. Une zone ouvrière, presque hors du temps. Au lycée, je me sentais marginale. Je suis d'ailleurs aussitôt devenue copine avec la première de la classe, une Argentine réfugiée politique, qui m'a donné le goût du travail. Comme moi, elle était déphasée.

Vous aviez souvent ce sentiment ?

Oui. Par exemple, entrer dans un magasin chic, pour moi, ce n'était pas possible ; je n'osais pas. C'est d'ailleurs le thème de mon film : ne jamais se sentir à sa place, nulle part. Dans Un frère, Loïc (Jeannick Gravelines) est toujours en mouvement parce qu'il ne sait pas où se poser. On distingue d'ailleurs mal les lieux où il se trouve. Son ami Vincent (Niels Tavernier), qui paraît sûr de lui, a la même angoisse. Il cherche à être heureux à travers Loïc.

Tous ont une terrible énergie, même les plus mal lotis...

C'est ce que je veux filmer : des gens qui ont très envie de vivre, qui ne sont jamais dans le renoncement. Ils ont tous un trop-plein de vie. J'aimerais qu'on sente aussi combien je les trouve beaux. L'idéal serait qu'en sortant du film les spectateurs les aiment autant que moi.

Propos recueillis par Philippe Piazzo

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