"Impressionnant, parce qu'impressionniste"
Introduction
Dans son premier long-métrage, « Dans ma peau », la manière de filmer de Marina de Van est aussi sensible que le sujet est dur : une fille sonde - à coups de couteau – ce corps qu'elle habite.
Article
Il n'y a qu'un souvenir vraiment personnel qu'elle consent à livrer, mais il constitue la matrice du film. C'est un accident. Elle a 8 ans; une voiture lui a écrasé la jambe. « Je n'ai ressenti aucun affolement, aucune douleur, alors que j'aurais dû m'évanouir. Je voyais ma jambe comme les autres objets, un objet déformé. Ma mère m'a montré les radios, il manquait une partie de l'os : la partie broyée avait été jetée à la poubelle, comme mes vêtements abîmés... Un objet, un déchet... Plus tard, à l'école, mes cicatrices sont devenues une source de jeu. On s'amusait avec mes amies à y mettre des épingles, parce que ma peau était devenue insensible... » Cette insensibilité du corps, qui est devenue hypersensibilité à l'écran, pourquoi en révéler la nature autobiographique ? « Juste pour situer le film à sa source. Il vient de mes émotions, pas d'un principe. » C'est donc l'histoire d'une fille qui, à la suite d'un accident, s'interroge sur son corps. La moitié de sa jambe est arrachée, mais elle n'a rien senti. Puis, elle ne sent toujours rien. Alors elle commence à gratter, à couper, à éprouver cette chair... Ce corps oublié, il s'agit d'en prendre conscience et d'en reprendre possession. La douleur s'efface devant l'apprentissage. Pas forcément devant nos craintes de spectateur. Il suffira de voir résumer cette expérience d'un seul mot comme, par exemple, « automutilation », pour deviner le rejet et la distance qu'il implique. Il suffira que la commission de classification (ex-censure) indique, dans son avertissement aux spectateurs, la présence de « certaines images insoutenables » plutôt que le traditionnel « certaines images peuvent heurter... » pour que le jugement soit déjà contenu dans la formulation. Mais Marina de Van a, déjà, une certaine habitude de ces raccourcis. Avec ses courts métrages {Alias, Bien sous tous rapports, Rétention..), elle a expérimenté l'étiquetage express, celui de la provocation. « Je ne me situe pas là. Ce sont mes sujets qui provoquent des réactions ; là est la confusion. De toutes façons, c'est un reproche que je ne trouve jamais très plausible. Je ne crois pas qu'un cinéaste peut donner autant de temps de sa vie pour réaliser un film dans le seul but de faire bisquer les autres. Quand on travaille longuement sur un sujet, c'est qu'il a une résonance profonde. »
Tous les courts métrages de la réalisatrice parlent ainsi du malaise du corps, d'un détachement qui devient dédoublement et des perturbations que provoque l'entourage par une trop grande indifférence... ou sollicitude. Avec une inversion à la clef: puisque tout fait mal, faire en sorte que plus rien ne touche. D'où le ton détaché, à la fois sobre, et qui peut tourner à l'humour glacial, que l'on trouve - lointaine parenté - chez François Ozon, qui aime bien faire appel à elle. Marina de Van a joué dans Regarde la mer et Sitcom, puis a participé aux scénarios de Sous le sable et de Huit Femmes. Elle aime se glisser dans son univers ; ils rient des mêmes choses graves. Si Dans ma peau prête donc le flanc aux préjugés, la cinéaste ne s'en étonne pas : « Dès que ça touche au corps, au sang, au sexe, on réagit avec des automatismes : on dit être "sûr d'avoir déjà vu ça", sûr que le "cinéaste veut briser les tabous" et que le ton va être violent et agressif. On dit "Ah oui, je vois...", comme si les films avaient une forme prédéterminée par leur sujet... » On suit donc le personnage, et même jusqu'à des extrémités violentes qui peuvent paraître intolérables, mais la façon - dépressive, mais presque langoureuse — qu'a le film de nous y amener procède d'une certaine douceur. Ni les bruits ni la musique, ni la façon d'enchaîner les séquences ne sont là pour secouer le spectateur. S'il y a un gros plan sur une blessure, c'est que l'héroïne l'observe. Si la caméra colle à sa chair, c'est qu'à cet instant il n'y a plus de distance entre le corps et l'âme. Nous entrons progressivement dans sa peau. Le film est impressionnant parce qu'il est d'abord impressionniste. « C'était mon premier problème : comment va-t-on aimer ce personnage auquel on va avoir du mal à s'identifier ? Ensuite, si j'épousais trop son point de vue, ça rendait pathologique cette étrangeté du corps. On pouvait croire le personnage vraiment fou, et le film allait devenir l'illustration de ses angoisses. On allait basculer dans un film mental et névrotique. Distant. Et moi, je n'aime que le cinéma qui me happe, qui me tient en haleine. Il me faut du suspense, une tension. Je n'aime pas qu'on fasse appel à mon intellect ou à mon jugement esthétique : j'aime bien sentir. »
Dans ma peau n'esquisse précisément aucune explication. C'est dans la sensation que se cache un mystère. Mais le plus extraordinaire, c'est qu'il est quotidien. « Je ne voulais pas tomber dans un monde onirique ou fantastique. Il s'agit bien de notre monde réel : un terrain familier, où le trouble est mis en évidence. Cette fille a ses collègues et son travail, et son petit ami. Ça va bien. Elle doit emménager avec lui dans un appartement plus grand. Elle obtient une promotion au bureau. A chaque fois qu'elle est confrontée aux autres", il y a un enjeu : elle se raconte, assume, ou ment. Et quand elle est seule, le monde ne disparaît pas, il se raréfie. C'est ça, le sujet : l'histoire d'un repli et d'une attention à soi-même. » Narcissique ? « C'est vrai, il y a l'amour de soi... mais il ne va pas de soi. C'est un amour qui désigne plus du vide et du manque que de l'autosatisfaction. C'est un rapport amoureux à soi, très tendre, mais ni tellement érotique ni tellement orgueilleux ; le trajet du film, c'est comment ce contact avec soi-même, tout à coup, s'échappe ou meurt. Raconter le surgissement d'une pulsion obscure, comment on peut la vivre tous, quitte à entrer en contradiction avec la façon dont on mène notre vie, et comment, alors, elle nous ronge. »
Ronge-t-elle aussi Marina de Van ? Car l'ambiguïté fait que la réalisatrice interprète elle-même le rôle principal. « Je comprends bien qu'on se dise : "C'est son histoire" et qu'on me pose la question. Ça ne me gêne pas. Mais je pense que cela relève de l'anecdote. J'ai envie de parler du film, pas de moi. Si je fais un travail d'acteur, et ici j'ai beaucoup travaillé sur la féminité du rôle, c'est bien parce qu'on est dans une fiction, et ça, c'est clair. On sait que l'actrice ne se coupe pas mais fait semblant. Et je n'ai pas été voir de documentaires sur l'automutilation. Il n'y a aucun esprit de performance. Ni dans le sens du jeu, ni dans le sens de l'art contemporain, du body art, qui ne m'a jamais attiré parce que cela suppose une démarche intellectuelle qui m'est étrangère. C'est simple : quand les histoires me touchent de près et correspondent à des angoisses personnelles, j'ai envie de les jouer. Et ce sont les spectateurs qui ensuite me surprennent avec leur interprétation. Les uns ont une vision politique, d'autres ont remarqué dans le film que je me réfugie dans un certain hôtel Palmas. Initiales : HP - comme "hôpital psychiatrique". On ne l'a pas fait exprès... L'inconvénient, maintenant, c'est qu'on me prend pour quelqu'un de trash et d'impudique... Alors que je suis tout le contraire. Pour moi, le plus fascinant - et je rêve qu'on me propose ce rôle -, ce serait d'être une héroïne romantique. »
Philippe Piazzo

