En savoir plus sur ces Tirailleurs sénégalais médaillés à Cannes
Introduction
Avec 3,1 millions d'entrées, "Indigènes" fit partie des sept films français en tête du classement du box-office en 2006. Au Festival de Cannes, cette année-là, les cinq acteurs d'"Indigènes" ont obtenu un Prix collectif d'interprétation masculine. Le film obtint également le César du meilleur scénario et fut nominé aux Oscars dans la catégorie Films étrangers pour l'Algérie. Un hommage tardif pour ces soldats algériens qui moururent pour la France.
Article
« C’est l’histoire de ma famille", raconte le réalisateur, Rachid Bouchareb. "Un de mes oncles a fait la guerre d’Indochine, nous avons vécu la guerre d’Algérie, et j’ai même un arrière-grand-père qui a fait 14-18. J’ai toujours été au carrefour de la colonisation, de la décolonisation, de l’immigration, de tous ces hommes qui ont fait l’Histoire de France." Et d'expliquer : "L’histoire de ces hommes et leur relation à la France ne commencent pas à partir des années 1960. Bien avant, ils sont venus, ils ont libéré la France, ils ont été des héros. Ce n’étaient pas seulement des «mecs qui balayent les rues» ! Ils étaient des héros aimés, accueillis à bras ouverts! Cela reste souvent les plus beaux moments de leur vie. C’est aussi pourquoi l’attitude qui a suivi jusqu’à aujourd’hui leur paraît d’autant plus bizarre. Ils le vivent plus comme une histoire d’amour malheureuse, une trahison sentimentale. Que leurs enfants et petits-enfants aient de telles difficultés, cela les choque. Le basculement est intervenu dans les années 1960. Et pourtant, malgré la dégradation de leur image, malgré les rejets, leurs pensions de combattants non versées, ils n’ont aucune haine, aucun esprit de revanche. S’il fallait le refaire, ils le referaient. Je n’ai pas cherché à détourner l’Histoire. S’ils avaient été pleins de violence ou de rancoeur, je l’aurais montré dans le film. Mais ce n’est pas le cas. Je voulais faire ce film depuis longtemps, pour que les plus jeunes sachent et que les autres se souviennent. C’est une pierre pour continuer à construire tous ensemble. »
> Une injustice réparée
Depuis le 1er janvier 2007, les anciens combattants des ex-colonies françaises perçoivent les mêmes pensions que leurs frères d’armes français. Une injustice enfin réparée, après 45 ans d’attente pour ces vétérans dont les pensions étaient gelées depuis 1959. Après avoir vu le film en avant-première, à la rentrée dernière, Jacques Chirac s’était en effet engagé à remettre à niveau les pensions des anciens combattants coloniaux. Au total, ils sont près de 80 000, âgés de plus de 65 ans, à être concernés, dans 23 pays. Environ 40 000 vivent en Algérie et au Maroc, et 15 000 en Afrique noire, en particulier au Sénégal et au Tchad.
Une victoire qui est celle de toute l’équipe d’ Indigènes, comme l'explique Rachid Bouchareb : « Avec les acteurs, dès le début, on avait fait un pacte. On savait ce qu’on voulait, on y est arrivés. Le terrain était préparé : cela fait des années que les anciens combattants venus d’Afrique et du Maghreb écrivent des lettres pour obtenir justice. Et puis, il y avait l’élection présidentielle…C’était le bon moment. »
> L'ami y'a bonSur http://www.lamiyabon.com, découvrez le court-métrage d'animation réalisé par Rachid Bouchareb sur le massacre de Thiaroye.
L'ami y'a bon raconte l'histoire de ce massacre colonial, épisode méconnu de la Seconde guerre mondiale dans lequel furent tués des dizaines de tirailleurs sénégalais. Libérés des camps de prisonniers allemands où ils étaient retenus et rapatriés vers Dakar, ces derniers étaients rassemblés dans le camp de Thiaroye, à quelques kilomètres de la capitale sénégalaise.
Les tirailleurs espéraient recevoir les arriérés de leur solde et pouvoir échanger leurs marks, ce qu'ils n'avaient pu obtenir en France, malgré leurs réclamations. Devant le refus des autorités du camp, les tirailleurs protestèrent. Ils séquestrèrent un général qui leur donna satisfaction pour être relâché... Mais la nuit suivante, le 1er décembre 1944, l'armée française intervenait en bombardant et en mitraillant le camp. Les tirailleurs n'avaient pas d'armes. Quelques-uns de ceux qui n'avaient pas été tués passèrent en jugement et furent emprisonnés, jusqu'à ce qu'une grâce présidentielle leur soit accordée en avril 1947, lors du voyage de Vincent Auriol en Afrique occidentale française.
> Les premiers vers d' Hosties noires (1948), recueil de poèmes de Léopold Sédar Senghor
« Vous, Tirailleurs sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mortQui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang?Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux générauxJe ne laisserai pas - non ! - les louanges de mépris vous enterrer furtivementVous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneurMais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.»
> Hymne des bataillons de l'armée d'Afrique
C’est nous les AfricainsQui revenons de loinNous venons des coloniesPour sauver la PatrieNous avons tout quittéParents, gourbis, foyersEt nous avons au coeurUne invincible ardeur
Car nous voulons porter haut et fierLe beau drapeau de notre France entièreEt si quelqu’un venait à y toucherNous serions là pour mourir à ses piedsBattez tambours, à nos amoursPour le pays, pour la PatrieMourir au loinC’est nous les Africains.Nous étions au fond de l’AfriqueGardiens jaloux de nos couleurs,Quand sous un soleil magnifiqueA retenti ce cri vainqueurEn avant ! En avant ! En avant !Pour le salut de notre empireNous combattons tous les vautoursLa faim, la mort nous font sourireQuand nous luttons pour nos amoursEn avant ! En avant ! En avant
De tous les horizons de FranceGroupés sur le sol africainNous venons pour la délivranceQui par nous se fera demainEn avant ! En avant ! En avant !
Et lorsque finira la guerreNous reviendrons dans nos gourbis ;Le coeur joyeux et l’âme fièreD’avoir libéré le paysEn criant, en chantant : en avant !
> L’armée d'Afrique, par Bernard Génin
À l’origine, l’armée d’Afrique est le nom du corps expéditionnaire qui, commandé par le général de Bourmont, débarque le 14 juin 1830 à Sidi Ferruch et prend Alger. On continua à désigner ainsi les unités qui, venues de métropole ou formées en Algérie, participèrent à la conquête puis à la pacification du pays. Composées d’indigènes (recrutés également en Tunisie et au Maroc), d’étrangers et d’engagés français, elles étaient encadrées par des officiers et des sous-officiers métropolitains en majorité. Elles portaient des uniformes qui les différenciaient du reste de l’armée française dont elles faisaient cependant partie intégrante.
Très vite, ces troupes vont être appelées à combattre à l’extérieur, dès que la France devra engager ses forces sur d’autres théâtres d’opérations : Crimée, campagne d’Italie, de Chine, du Mexique et de France métropolitaine en 1870-1871. La Troisième République les engagea ensuite sur tous les théâtres coloniaux (Tonkin, Madagascar, Maroc...), puis, bien sûr, en France dès 1914.
L’armée d’Afrique occupa un rôle toujours grandissant, avec ses unités spécifiques : les zouaves (dénomination provenant de la tribu Kabyle des Zaouaouas), créés en 1830 ; les chasseurs d’Afrique, en 1831 ; les spahis en 1834 ; les tirailleurs indigènes en 1841. Au Sénégal, c’est Faidherbe qui, nommé gouverneur du pays en 1854, crée les «tirailleurs sénégalais».
Le recrutement des zouaves et des chasseurs d’Afrique devint peu à peu exclusivement français, mais les spahis et les tirailleurs demeurèrent à recrutement strictement indigène avec un encadrement français limité. Toutes ces troupes indigènes d’Afrique du Nord appartenaient au 19ème Corps d’armée appelé «Armée d’Afrique» dont l’emblème était un croissant. Elles ont été engagées en France métropolitaine dès août 1914.
Première Guerre mondiale
La mobilisation des troupes coloniales pour 14-18 est sans précédent. Près de 930 000 soldats non européens (hindous, chinois, vietnamiens, Somaliens etc...) vont être incorporés, venant de 40 pays différents. Plus de 70 000 y perdront la vie.
Parmi ces effectifs, 290 000 soldats nord-africains vont combattre au service de la France : 173 019 Algériens (les plus nombreux), 80 339 Tunisiens, 40 398 Marocains. Les troupes nord-africaines vont combattre sur tous les fronts : en France, aux Dardanelles (où les tirailleurs sénégalais représentent à eux seuls la moitié des effectifs engagés), dans les Balkans, en Palestine, où elles s’illustrent aux côtés des troupes britanniques lors de la prise de Naplouse. À la fin de la guerre, en novembre 1918, leurs pertes s’élèveront à 28 200 morts et 7 700 disparus.
Deuxième Guerre mondiale
En 1940, la France est vaincue et 1 400 000 soldats français sont prisonniers en Allemagne (40 000 décéderont en captivité). L’armée française n’existe plus. Pendant près de deux années, l’Empire colonial va être au centre des enjeux de légitimité entre les forces gaullistes et le régime de Vichy. Dès le 18 juin 1940, et dans la foulée de l’appel du général de Gaulle à poursuivre la lutte, les ralliements sont d’abord individuels. En juillet 1940, la France Libre peut compter sur un peu plus de 7 000 hommes. Puis, ses effectifs vont croître tout au long de l’année 1940, à la suite du ralliement de plusieurs colonies africaines, océaniennes et asiatiques : Tchad, Oubangui-Chari, Congo et Cameroun, Comptoirs de l’Inde, Océanie, Nouvelle-Calédonie, et Wallis et Futuna1. Ce soutien de l’empire colonial donne une légitimité à la France libre et va lui permettre de s’imposer, petit à petit, aux côtés des alliés dans le conflit.
En Afrique de l’Ouest, de Gaulle a échoué en 1940 dans sa tentative de prendre Dakar aux forces fidèles à Vichy, et il décide d’installer les FFL au Gabon début novembre 1940. Les forces de la France Libre, encore peu nombreuses numériquement, vont ensuite participer à différents combats aux côtés des Alliés : aux combats dans le Fezzan, en Érythrée ou en Libye. L’opération de Syrie, en juin 1941, marque un tournant important après la défaite des troupes fidèles à Vichy face aux troupes de la France libre. À Bir Hakeim, en mai-juin 1942, c’est la 1ère brigade des Forces françaises libres du général Koenig qui participera au combat contre les troupes de l’Axe et l’Afrika Korps.
Mais le grand tournant sera le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord, à partir duquel va se reconstituer progressivement l’Armée française, notamment sous l’autorité du général Giraud, grâce au matériel américain. À l’issue de ce débarquement allié, effectué sans le concours du général de Gaulle et sans celui des troupes françaises, la situation politique est complexe en Afrique du Nord2. Plusieurs protagonistes cherchent à imposer leur autorité sur la France libre. La lutte politique entre de Gaulle et Giraud dure plusieurs mois, alors que les combats en Tunisie contre l’Axe font rage. Finalement, le 3 juin 1943, le Comité National Français de Londres et le Commandement Civil et Militaire d’Alger, fusionnèrent, sous la coprésidence des généraux de Gaulle et Giraud, dans le Comité français de la Libération nationale (CFLN), installé à Alger. Dès lors, l’Armée française va pouvoir se reconstituer avant l’engagement décisif en Italie.
Au cours de l’été 1943, 233 000 «Nord-Africains» seront mobilisés ou volontaires pour renforcer les troupes de la France combattante. Ils rejoindront les 363 000 soldats d’Afrique du Nord déjà sous l’autorité militaire (Européens et «indigènes»), 60 000 hommes venus d’AOF, 12 000 FFL, 20 000 évadés de France des camps de prisonniers et 10 000 volontaires féminines. Cette Armée, au cours de l’été 1943 regroupe un effectif d’un peu moins de 700 000 personnes, combattantes ou auxiliaires. C’est elle qui va participer, aux côtés des Alliées anglo-américains, à la Libération de la France, après les durs combats de Tunisie, de Sicile, d’Italie, de Corses et le débarquement allié en Provence de l’été 1944.
Le Corps Expéditionnaire français (CEF) est alors composé d’une part, du Détachement d’Armée A (ou CEF d’Italie), constitué de la 3e DIA (Division d’Infanterie algérienne), de la 2e DIM (Division d’Infanterie marocaine), de la 4e DMM (Division marocaine de montagne), auxquelles s’ajoutent les Goums marocains (les Tabors); le Détachement de l’Armée B est composé de la 1ère DB et la 5e DB (Divisions blindées), et en Corse, de la 9e DIC (Division d’Infanterie coloniale). Il est à noter que les Européens d’Afrique du Nord (dont 14% seront mobilisés pendant le conflit) fournirent la majorité des cadres et les populations non européennes (du Maghreb ou d’Afrique noire) la majorité des troupes combattantes jusqu’au débarquement en Provence.
Ces deux détachements placés sous les ordres du général De Lattre de Tassigny vont fusionner en juillet 1944 pour devenir l’Armée B (que rejoindront les FFI, alors que les FFl sont déjà présents dans le cadre de la 1ère DFL, ex-Division motorisée d’infanterie), puis, en septembre 1944, la 1ère Armée française.
Dans les manuels d’histoire et dans la mémoire collective, la Libération de la France et de l’Europe semble n’être que le fait du débarquement de juin 1944 en Normandie, de l’action des résistants et de l’offensive soviétique sur le front de l’Est. C’est oublier l’offensive par le Sud et l’Italie3, après la victoire en Tunisie et le repli des troupes de l’Axe, qui vont permettre l’ouverture d’un second front avant le débarquement à l’Ouest, en Normandie. Ces durs combats allaient pourtant permettre de prendre en tenaille l’armée allemande et ainsi de mobiliser une grande partie de ses troupes dans le Sud, facilitant ainsi la progression des troupes soviétiques à l’Est en 1944 et celle des troupes anglo-américaines sur le front ouest à partir de juin 1944.
Lors de la campagne de Tunisie, les pertes furent très élevées, selon les chiffres donnés par le S.H.A.T. (Service historique de l’armée de terre) qui font état de 9 237 tués, dont 3 620 musulmans nord-africains, et 34 714 blessés, dont 18 531 musulmans nord-africains, auxquelles il faut ajouter les pertes de la 2ème DB.
En ajoutant les victimes civiles (en métropole) on arrive à 535 967 Français morts lors du conflit (ce chiffre intègre déportés, résistants, combattants, victimes de bombardement...).
L’engagement des Français au cours de la libération de l’Italie et plus particulièrement lors des combats meurtriers autour de Monte Cassino, contribua au repli des troupes allemandes, au prix de lourdes pertes. Rejointe par les FFI et les FFL, la 1ère armée Française avec le débarquement en Provence (15 août 1944) va ensuite libérer Toulon, Marseille Lyon, Dijon, Belfort... Très loin des feux des projecteurs et de la presse, qui n’eurent d’yeux que pour la progression anglo-américaine de Normandie et la très politique libération de Paris et Strasbourg par les Français de la 2ème DB de Leclerc.
Bataille de Toulon
Elle fut la première que l’armée française livra pour la libération de la France. Sous le drapeau français étaient rassemblés des hommes et des femmes venus de cinq continents. Ceux que l’on appelait alors des «indigènes» combattaient côte à côte avec des Français des colonies et des évadés de la France occupée. Près d’un soldat sur deux était Africain : les soldats maghrébins et noirs constituaient le gros de l’infanterie, les plus exposés dans les combats.
Le 15 août 1944, près de 120 000 goumiers, tirailleurs et spahis, originaires de 22 pays du Maghreb et d’Afrique noire, intégrés alors à l’Empire français - dont beaucoup se sont déjà distingués lors des durs combats de la Campagne d’Italie (notamment autour de Monte Cassino), débarquent sur les côtes de Provence. Placés sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, chef de l’Armée d’Afrique, devenue la 1ère Armée française, ils sont engagés dans la libération de la France, puis en Allemagne jusqu’à la victoire de mai 1945.
On oublie souvent, lorsque l’on parle d’immigration, que les pères de bien des immigrés d’aujourd’hui furent un jour accueillis en libérateurs.

