Bureaux des corps
Introduction
" Tout ce que je croyais connaître s’est éclipsé devant ce que j’y ai vu..." La réalisatrice Claire Simon évoque le choc éprouvé lors de sa première visite dans un Planning familial, puis l'envie de témoigner pour ces femmes ; celles qui écoutent et celles qui parlent, celles qui souffrent et celles apaisent. Car le Planning familial n'est pas une affaire des années 70 et les corps qui s'y croisent depuis tant d'années, poursuivent les négociations avec autrui, la société et eux-mêmes.
Article
Comme tout un(e) chacun(e) je croyais connaître le Planning familial, lorsque j’ai été en contact avec le centre de Grenoble il y a maintenant 9 ans. À ce moment-là j’y ai passé quelques jours et tout ce que je croyais connaître s’est éclipsé devant ce que j’y ai vu.
Voilà ce que je leur écrivais à l’époque :
« En venant vous voir j’ai découvert un lieu extraordinaire et actuel de la transmission entre femmes. Alors que je suis plutôt du genre à redouter les confinements entre femmes, j’étais fascinée de voir différentes générations de femmes se parler, s’écouter, s’interroger dans le secret de ce lieu que vous avez inventé petit à petit, et qui n’est pas tout à fait une institution, ni seulement une association. Ici, loin de la famille et des amis, on parle de sa vie privée, on essaye de comprendre et de faire face à ce corps par où passent nos destinées, on s’occupe de ce qu’il y a de plus intime et de plus public dans nos propres vies. (…)J’ai envie de peindre toutes les femmes que j’ai vues au Planning, leurs visages, leurs gestes, leurs silences et pas seulement leurs paroles, les jeunes et les moins jeunes, celles qui passent, et celles qui les reçoivent, la lassitude et l’enthousiasme, le café sans sucre, l’envie de parler d’autre chose et les fils que les conseillères tirent avec douceur. »
Et ce que j’écrivais à mon producteur :« Je suis donc allée à Grenoble, 30 bd Gambetta au cinquième étage. Très discrètement, une petite plaque à l’extérieur du bâtiment signale à celles (ou ceux) qui cherchent ce lieu qu’ils sont sur la bonne voie. Ensuite il y a cinq étages à franchir pour arriver là où on essaie de comprendre et de vivre avec ce qui ne se voit pas, ce qui ne se dit pas au grand jour, ce qui est mystérieux aux femmes elles-mêmes : la vie avec leur corps.
« Beaucoup de femmes ou de jeunes filles arrivent là en cachette de leur famille, de leurs amis ou amies, ou même de leur médecin en ville. Elles viennent car elles sont devant des choses difficiles à vivre, à dire ou à penser en privé et en société, elles viennent voir d’autres femmes, du même genre, du même sexe. Comme si chacune venait là pour y trouver une des femmes capables d’entendre sans s’évanouir ce que la mère, la fille, le frère, le père, le mari, l’amant, la copine, le prof, la police, le médecin, l’État préfèrent ignorer.Et très souvent elles ne savent pas cela distinctement C’est une fois là, en plein entretien, qu’elles disent une chose à laquelle elles ne s’attendaient pas du tout, qu’elles ne savaient même pas qu’elles pensaient. Comme chez le psy ? Non. Car ce qui se dit est à la fois politique et amoureux, et les questions qui se posent conjuguent la petite histoire privée et la grande Histoire publique.»
Donc à partir de ce premier choc je me suis trouvée devant la difficulté du projet.
Que le Planning soit un tel lieu, j’avais l’impression que personne ne s’en rendait compte. Et qu’au contraire les mots « planning », « familial », « IVG », « contraception », « HIV » fonctionnaient comme des paravents qui empêchaient de prendre la mesure humaine, légendaire de ce lieu.
Dans ces bureaux en haut des immeubles, on pensait que des filles et des femmes s’occupaient avec ces mots. On se disait : affaire classée. Ça roule… La contraception, l’IVG, c’est simple… Ou bien on disait aussi « ces femmes-là »… Comme si au Planning ne venaient que les cas sociaux, comme si la question d’avoir un enfant ou pas, de faire l’amour ou pas ne se posait que dans les milieux « défavorisés ». Comme si séparer la sexualité de la procréation ne nous concernait pas…
Donc peu à peu j’ai imaginé un système filmique pour raconter le Planning.J’ai enregistré avec un magnétophone, et aussi un petit carnet, la vie, les entretiens, les conversations dans plusieurs centres du Planning familial. Nous en avons tiré un scénario en respectant les mots dits, la langue de chacun(e). Et puis lentement j’ai imaginé le système d’interprétation : les conseillères, les médecins, les stagiaires, bref les professionnelles du Planning seraient jouées par de très grandes actrices immédiatement reconnaissables, des « stars », c’est-à-dire des icônes, plus encore, des modèles. Les conseillères pour celles qui viennent les consulter seraient donc à la fois distantes comme des professionnelles et impressionnantes en tant que modèles de femmes libres : Nathalie Baye, Nicole Garcia, etc. Je voulais montrer comment on écoute. Et je pensais que ce jeu-là, de l’écoute, était très difficile à réussir, et que ça valait la peine de le proposer à des stars.Et puis enfin la présence de grandes actrices permettait au spectateur de comprendre qu’il s’agissait d’une fiction et de toutes les femmes. Et bien sûr cela rappelait le fameux manifeste des 343 « salopes », les femmes célèbres de l’époque, qui avaient déclaré qu’elles avaient eu recours à l’avortement clandestin.
Quant aux consultantes c’est parmi les inconnues de la vie de la rue que j’ai décidé de chercher les filles, les femmes, qui ressembleraient celles des entretiens que j’avais enregistrés (au son). J’avais des souvenirs très précis de chacune et nous les avons cherchées un peu partout, selon chaque personnage. Elles ne savaient pas jouer, elles savaient ce que c’était d’être une femme, simplement. Elles ne cherchaient pas à jouer, à convaincre, elles étaient traversées par le texte d’une autre inconnue dont elles devenaient le porte-parole.
Au fil du casting et de la préparation il m’est apparu nécessaire de retrouver les conditions des entretiens réels d’une manière ou d’une autre, pour arriver à quelque chose qui ressemble à une vraie rencontre. C’est pour cela que personne avant la première prise ne connaissait sa partenaire, la rencontre avait lieu devant la caméra avec le texte su, mais avec l’émotion de cette rencontre directement « en fiction ». Les entretiens étaient tournés d’une seule traite en privilégiant l’écoute, ce qui permettait aux actrices (connues et inconnues) de vivre grandeur nature cette remise en scène, pour en être le théâtre plutôt que l’interprète.
Pourquoi ?
J’aimerais qu’on se souvienne comment chaque petit mot, chaque silence s’impriment sur le visage de celle qui écoute, les yeux ouverts, tendus vers l’histoire de celle qui parle .J’ai eu l’impression en tournant le film que tout ce qui était dit là, était caché depuis longtemps, même si les lois existent en France. Que ce silence allait bien au-delà du légal, du politique. Et peut-être qu’on ne pourrait jamais sortir du silence…Lorsque j’ai filmé Nathalie Baye le spéculum à la main expliquant aux collégiennes l’examen gynécologique, je voyais non seulement l’actrice mais aussi la femme, qui s’engageait soudain en révélant à tous la dimension secrète, mystérieuse et fatale de la représentation que chacune se fait de son corps. « Vous savez un peu comment vous êtes faites ? » demande-t-elle… Les jeunes filles rient, se voilent la face et écoutent.
Ce film est un tableau de notre vie : l’ambivalence, la difficulté de choisir, le peu d’habitude que nous avons de choisir, la différence que ce choix implique dans nos rapports avec les hommes, et la permanence de ce choix.
NB : J’ai enregistré de temps à autre entre 2000 et 2007. Certains entretiens sont donc antérieurs aux modifications de la loi quand l’entretien préalable à l’IVG était obligatoire et que le délai légal de l’IVG était à 12 semaines. J’ai choisi de les maintenir car il me semblait qu’ils n’avaient rien de dépassé.
Claire Simon

