Bruno Dumont : "Notre cerveau est cinématographique..."
Introduction
C'est Bergson qui le dit. Et Dumont le confirme dans "Twentynine Palms" en rentrant dans l'univers très codifié qu'est le cinéma américain : "Notre vie consiste à monter des plans, à monter des sentiments, des regards avec quelqu’un d’autre."
Article
Quelle est la genèse de Twentynine Palms ?J’étais en repérages pour un long métrage qui doit s’appeller The End, mais nous avons eu pas mal de déconvenues concernant la production du film, et il me fallait attendre encore 3 ou 4 ans pour tourner. Mais il y avait dans ce décor quelque chose de très excitant qui avait provoqué beaucoup de sensations en moi, et j’ai eu envie de faire un film avec ça. Alors j’ai raconté le repérage. C’est mon premier film autobiographique. Totalement.
Vous vous projetez dans le personnage de David ?Je me projette dans le personnage parce que l’histoire m’est arrivée. Un jour, j’étais à la terrasse d’un café avec l’amie qui m’avait accompagné sur ce repérage, je lui ai décrit scène par scène les quinze jours qu’on venait de passer ensemble, et je me suis dit que je pouvais faire un film avec ça. Mais en même temps il y a eu David, je ne l’ai pas joué moi même, pas plus que mon amie n’a joué le rôle féminin. David s’est approprié le personnage, et je ne lui ai pas demandé d’être mon alter ego.
Avec Twentynine Palms, on sent une rupture importante avec vos deux premiers films La Vie de Jésus (1996) et L’Humanité (1999). D’abord parce que vous quittez les Flandres pour aller tourner dans le désert de Joshua Tree aux Etats-Unis, et puis parce que vous employez deux acteurs professionnels…Je pense que l’amplitude entre les Flandres et la Californie, c’est quasiment la même chose: la province la plus provinciale, et la mythologie la plus pure. Il n’y a pas tant de différence entre le fonds minéral d’un désert américain et la verdure des Flandres. En revanche, faire un film en niant l’histoire, la photo, tous les attributs traditionnels du cinéma, un bon scénario, de bons acteurs etc… c'était une expérience qui m'intéressait. Alors je me suis dit, choisissons deux acteurs très vite, tournons, et on verra ce qui se passe.
Alors, il s’agit d'un film... sur rien ?Au début j’avais peur de tourner, je me disais « Je ne tourne rien, il ne se passe rien »… Mais je me suis aperçu que même lorsque je ne tourne « rien » il y a quelque chose. Il y a quand même un couple, une tentative d’explorer le néant de ce couple, tous les trous du couple, les moments où l’on ne sait pas quoi faire, les moments où l’on ne sait pas quoi se dire, une plongée de la caméra sur ces micros événements pour saisir l’horreur du couple...
Et tourner aux Etats-Unis, était-ce une façon d'aller vers un autre public?Quand je suis arrivé aux Etats-Unis, j’ai vu le décor du cinéma américain. Et c’est ce que je cherchais en allant là-bas. Notre vie consiste à monter des plans, à monter des sentiments, des regards avec quelqu’un d’autre. Bergson a bien montré que notre cerveau est « cinématographique ». Et j’ai justement essayé de créer de nouvelles connexions chez le spectateur en modifiant ses propres raccords. C’était donc une expérience que de pénétrer à l’intérieur de cet univers très codifié qu’est le cinéma américain, qui est un cinéma très marquant, par rapport à son histoire, par rapport à son imaginaire... et de commencer à taper dedans.
Vous parliez tout à l'heure d'horreur. Aviez-vous prévu que Twentynine Palms serait un film d'horreur? Oui, j’avais envie de faire un film d’horreur, de faire un film plongé dans le suspense. La loi du suspense, c’est la loi qu’ont énoncé Dreyer et Hitchcock, à savoir la visibilité d’une menace : quelque chose de très grand, qui rôde, et qui constitue le suspense. Moi je souhaitais que ce soit une menace invisible.
La menace semble venir du couple lui même...Oui, mais je ne m’en suis aperçu qu'au montage. C’est pour ça que je crois au cinéma, pour sa capacité à créer une angoisse, une tension. Il n’y a rien d'autre que ce couple à l'écran, et le spectateur sent une menace, mais c’est lui même qui crée cette menace. Le spectateur a une telle capacité à projeter que le cinéaste peut suggérer énormément. Du coup, on a l'impression que ce qui arrive à la fin menaçait dès le début.
La scène finale de Twentynine Palms est d’une extrême violence, et pourtant, elle crée comme une sensation de soulagement pour le spectateur.Paradoxalement vous pouvez voir des films durs, et rétrospectivement, il y a quelque chose de doux qui naît. C’est souvent la même chose avec les souvenirs humains. Et un cinéaste est quelqu’un qui doit moins intégrer une connaissance du cinéma qu’une connaissance de la nature humaine. J’ai plus à apprendre en allant au café voir un mec en train de boire une bière, qu’en allant au cinéma. La connaissance du cœur humain, c’est ça la force d’un cinéaste.
Propos recueillis par Henri Desaunay (février 2007)

