Abderrahmane Sissako : "Donner une autre image du continent africain"
Introduction
"Quand on vit sur un continent où l'acte de faire un film est rare et difficile, dit le réalisateur, on se dit qu'on peut parler au nom des autres. Et face à la gravité de la situation africaine, j'ai ressenti une forme d'urgence à évoquer l'hypocrisie du Nord vis-à-vis des pays du Sud..."
Article
La maison de mon père
"Ce film est d'abord lié au désir de tourner dans la maison de mon père, aujourd'hui disparu. Cette maison se trouve à Bamako, dans le quartier populaire d'Hamdallaye. C'est une maison simple, construite en terre. Dans la cour se côtoient, depuis des années, un robinet et un puits. Ici, l'eau coûte cher, et pour faire des économies, mon père a fait creuser un puits.
C'est dans cette cour que j'ai grandi, avec mes nombreux frères, sœurs, cousins, cousines, tantes, oncles, parents proches et lointains. Jamais nous n'avons été moins de vingt-cinq à dormir, à manger, à apprendre, à vivre presque à tour de rôle. Aujourd'hui, la plupart d'entre nous a quitté cette maison pour vivre ailleurs ; pour autant la maison ne désemplit pas… De nouveaux cousins, cousines, parents proches ou lointains y vivent, vont à l'école ou abandonnent pour s'accrocher à un petit boulot de survie. Pour moi, cette maison est liée au souvenir de discussions passionnées avec mon père sur l'Afrique."
Une autre image que celle des guerres et des famines
"Quand on vit sur un continent où l'acte de faire un film est rare et difficile, on se dit qu'on peut parler au nom des autres : face à la gravité de la situation africaine, j'ai ressenti une forme d'urgence à évoquer l'hypocrisie du Nord vis-à-vis des pays du Sud. Aucune juridiction n'existe pour remettre en question le pouvoir des plus forts. Il ne s'agissait pas tant de désigner les coupables que de dénoncer le fait que le destin de centaines de millions de gens est scellé par des politiques décidées en dehors de leur univers.
Cela renvoie à la déclaration d'Aminata Traoré, l'une des témoins, qui refuse de considérer que la principale caractéristique de l'Afrique est sa pauvreté : non, dit-elle, l'Afrique est plutôt victime de ses richesses ! Je voulais donc donner de mon continent une autre image que celle des guerres et des famines. C'est en cela que la création artistique est utile, non pas pour changer le monde, mais pour rendre l'impossible vraisemblable, comme ce procès des institutions financières internationales."
L'étau de la dette
"Créés au lendemain de la seconde guerre mondiale à Bretton Woods (Etats-Unis) et basés à Washington, le FMI et la Banque Mondiale ont aujourd'hui pour missions principales la régulation du système financier international et l'octroi de prêts aux pays en développement. Face aux difficultés de nombreux pays à rembourser leur dette, les pays riches ont exigé au début des années 1980 la mise en place de programmes dits “d'ajustement structurel”, fixant ainsi les règles du jeu dont dépend le sort de millions de personnes. Les gouvernements des pays très endettés se sont alors vus dicter par les représentants des institutions financières internationales la politique à suivre pour rétablir leur équilibre financier. La plupart des pays d'Afrique subsaharienne se trouvent aujourd'hui sous ajustement structurel.
D'inspiration très libérale, les programmes d'ajustement servent principalement les intérêts des pays riches, Etats-Unis et Europe en tête. Les réformes imposées aux pays du Sud sont toujours les mêmes alors que, paradoxalement, elles sont loin d'être appliquées dans les pays du Nord : suppression des subventions accordées par l'Etat (agriculture, textile, …), démantèlement des services publics, licenciement des fonctionnaires (instituteurs, médecins, …). Les privatisations des sociétés nationales des pays endettés, qui géraient notamment les richesses naturelles, l'eau, l'électricité, les moyens de communication et de télécommunication, sont presque toujours effectuées au profit des multinationales des pays riches. Les contrats, négociés dans un contexte où se mêlent pressions politiques et corruption, sont systématiquement en faveur des multinationales. Dans le même temps, les populations des pays placés sous ajustement structurel n'ont cessé de s'appauvrir, avec pour conséquences la diminution de l'espérance de vie, l'augmentation du taux de mortalité infantile, la baisse du taux d'alphabétisation. La quasi totalité des rapports officiels soulignent que les “pays pauvres très endettés” sont plus pauvres aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Or, si l'on tient compte de l'ensemble des flux financiers et des transferts de richesses, les pays africains ont fait plus que rembourser leur dette aux pays riches. Beaucoup d'entre eux ont dû tout céder et ne pourront plus assurer leur développement futur. L'annulation éventuelle et tardive de la dette apparaît désormais comme un leurre."
A propos de la scène du western
"Pour moi, c'était une manière de montrer que les cow-boys ne sont pas tous blancs et que l'Occident n'est pas seul responsable des maux de l'Afrique. Nous avons, nous aussi, notre part de responsabilité. C'est pour cela que le cow-boy qui tire sur l'instituteur "en trop" est africain… D'ailleurs, une grande partie de l'élite africaine est complice de l'Occident : ils n'ont jamais eu le courage d'agir pour changer les choses car chacun veille égoïstement sur ses propres intérêts. J'ai donc envisagé cette séquence de western comme la métaphore d'une mission de la Banque mondiale ou du FMI - puisque ces missions sont menées conjointement par des Européens et des Africains."
A propos de la scène du procès
"Il faut savoir que j'ai fait appel à des magistrats et avocats professionnels et à de véritables témoins. J'ai eu une longue préparation avec eux. J'ai déterminé le cadre des débats puis je les ai mis en situation. Au moment du tournage, je leur ai laissé une grande liberté pour témoigner, accuser ou défendre.
Certains témoins ont été choisis parmi les victimes des fameux "ajustements structurels" de la Banque mondiale et du FMI : ce sont ceux qu'on appelle les "compressés", les "déflatés", les "ajustés", comme ces anciens fonctionnaires qui se sont retrouvés au chômage parce que les services publics ont été privatisés et cédés à des multinationales occidentales… Ces "témoins" avaient le sentiment qu'un authentique procès se déroulait et ont donc déclaré à la barre ce qu'ils avaient sur le coeur. Là encore, je n'ai rien inventé. Pour moi, le tournage du procès devait s'inscrire dans une démarche quasi-documentaire : on ne devait pas interrompre une scène, ni demander à un témoin de reprendre sa phrase et on laissait le président du tribunal et les avocats écouter les témoignages puis intervenir comme ils l'entendaient.Nous avons utilisé quatre caméras vidéo et un preneur de son, en les rendant délibérément visibles à l'image. Car je voulais qu'on s'habitue à ce dispositif technique, comme dans n'importe quel procès. Pour les scènes extérieures au procès, on a, en revanche, adopté une mise en scène de fiction, avec un découpage, des champs-contrechamps, des plans-séquences et on a tourné en film.
C'est ainsi que j'ai été amené à réunir dans un même film des acteurs professionnels, de vrais avocats, magistrats et témoins, des habitants du quartier, des membres de ma famille. Quant au personnage de Falaï, le caméraman, il fait des images aussi bien pour les mariages que pour la police criminelle. Mais il dit qu'il préfère filmer les morts, "ils sont plus vrais". J'ai voulu montrer les images qu'il tourne en caméra subjective, sans aucun son. Ces images représentent pour moi le regard de ceux qui n'ont pas droit à la parole. Je crois profondément que la vie et l'espoir dépassent la notion de justice.
Le discours de vérité est aujourd'hui extrêmement difficile à faire entendre et le passage par la parabole me semblait juste. J'ai voulu que les discours des protagonistes du procès soient régulièrement coupés par d'autres réalités qui prennent parfois la forme de paraboles. Imaginer ce procès en dehors d'un lieu de vie était pour moi impossible."
Abderrahmane Sissako











